Note de veille

Économie, emploi - Société, modes de vie

Niveaux de vie : des générations sacrifiées ?

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Les inégalités de revenus s’accroissent entre groupes d’âges en France. Au cours des 10 dernières années connues (2003-2013), le niveau de vie des 18-29 ans a stagné autour de 20 000 euros (1 700 euros mensuels) après impôts et prestations sociales. Pendant ce temps, le niveau de vie moyen annuel de l’ensemble de la population a augmenté de plus de 1 000 euros (un gain de 5 %) et celui des 60-69 ans de plus de 3 000 euros (+ 13 %).

Évolution du niveau de vie annuel moyen selon l’âge (en euros 2013)

Les données sur la distribution des revenus par âge au fil du temps publiées par le sociologue Louis Chauvel [1] montrent bien comment les inégalités se sont creusées au fil du temps : les écarts d’âge se transforment alors en écarts entre générations. Entre 1980 et 2010, le niveau de vie des jeunes s’est certes amélioré, mais sans commune mesure avec celui des 45-60 ans. « En 1978, les différentes classes d’âge disposaient d’un revenu semblable, alors qu’en 2010, dans la compétition pour l’accès aux biens marchands (immobilier, alimentation, vacances, etc.), la situation des jeunes s’est dégradée, sauf à bénéficier de l’aide de leur parents», analyse le sociologue.

Niveau de vie annuel selon l’âge (en euros 2014)

Ces données minimisent les écarts pour deux grandes raisons. Premièrement, au cours des 10 dernières années, le niveau de qualification des plus jeunes a continué à progresser, même si le rythme est moins soutenu qu’auparavant. Cet investissement éducatif ne semble avoir aucun effet, au moins en début de carrière : une partie de la jeunesse est déclassée. Deuxièmement, les plus jeunes subissent les effets de la hausse des prix du logement et en particulier des loyers : l’écart des niveaux de vie serait bien plus grand si l’on déduisait les charges de logement. Une partie des plus âgés, propriétaires-bailleurs, détourne à son profit une part de la croissance des niveaux de vie.

Pourquoi ces éléments sont-ils importants ?

Cette situation a des conséquences concrètes en termes d’accès à la consommation et au logement. Quand les plus âgés vivent de mieux en mieux, c’est bien moins le cas pour les plus jeunes. La conjugaison de statuts précaires et de stagnation des niveaux de vie rend particulièrement délicat l’accès au logement autonome : une partie des jeunes doit se contenter de colocation à des âges élevés ou rester vivre chez leurs parents. En 2013, 80 % des jeunes sans diplôme vivaient toujours chez leurs parents trois ans après leur sortie du système scolaire, contre 11 % des diplômés de niveau bac + 5, selon le Céreq [2]. Seule une minorité très favorisée peut se constituer un patrimoine, notamment en accédant à la propriété.

Les moyennes peuvent être trompeuses. Les jeunes qui subissent le plus la crise sont les moins diplômés, souvent issus des milieux ouvriers ou employés, pour qui l’insertion sur le marché du travail n’a rien à voir avec celle de la jeunesse diplômée, quand bien même celle-ci a plus de mal aujourd’hui qu’hier. En 2016, trois ans après leur sortie du système scolaire, la moitié des jeunes sans diplôme était au chômage, contre un dixième des diplômés de l’enseignement supérieur, selon le Céreq. À côté de formes variées de déclassement, il y a aussi l’absence de classement, qui fait « galérer » parfois des années avant de disposer d’un poste stable payé un peu plus que le minimum.

Quelles perspectives possibles ?

Ces années de faible hausse des revenus vont-elles laisser une trace définitive ? Pour les plus jeunes, rien n’est jamais joué : on peut toujours attendre une reprise de la croissance qui modifierait la donne. On peut discuter cette hypothèse, mais elle reste possible : l’espoir demeure. En revanche, toute une partie des générations nées à partir des années 1960-1970, déjà âgées, ont connu une intégration sur le marché du travail bien plus difficile que les précédentes, surtout pour les moins qualifiés. Pour elles, le rattrapage n’est plus envisageable, les dés sont jetés : les 40-55 ans de 2017 ne rattraperont sans doute jamais le retard pris [3]. Et même s’il faut tenir compte des différences intragénérationnelles, on a bien là une question sociale majeure : les enfants post-baby-boom arrivent à l’âge du déclin. Des générations entières ayant connu le chômage vont atteindre l’âge de la retraite dans les décennies qui viennent.

Quel impact pour demain ?

La jeunesse de milieu populaire vit depuis très longtemps de graves difficultés. Les premières générations arrivent à un âge élevé et l’on verra de plus en plus de personnes âgées parvenant à l’âge de la retraite avec des carrières morcelées, ayant trop faiblement cotisé pour bénéficier de retraites d’un niveau convenable. Cet effet est pour l’heure en partie masqué par la progression ancienne du taux d’activité féminin, qui joue favorablement sur les pensions des femmes. Il sera renforcé par les difficultés à accéder à la propriété de ces générations. Les inégalités se transmettent dans le temps : une fois âgés, quand certains auront achevé de rembourser leurs emprunts immobiliers, d’autres verront leur niveau de vie réduit par le paiement d’un loyer, creusant les écarts de niveaux de vie.

La situation est moins difficile pour les catégories moyennes, qui finissent par s’insérer dans l’univers professionnel. Mais à quel prix ? Une partie des diplômés s’en sort mais accède à des emplois d’un niveau inférieur à ses espérances, ce qui se répercute durablement sur ses conditions de vie. En particulier, le prix des logements impose à toute une partie de la jeunesse des grandes villes de vivre durablement dans des surfaces réduites, voire en colocation. Ce déclassement générationnel attise les rancœurs : l’espoir entretenu par la réussite scolaire ne se concrétise pas.

La « guerre des générations » n’aura certainement pas lieu, c’est en quelque sorte trop tard : les générations favorisées finissent par disparaître. Mais en vieillissant les générations laissent derrière elles de plus en plus d’inégalités, qui nourrissent les tensions entre une France insérée et une qui l’est bien moins. On peut imaginer qu’une reprise de la croissance économique mieux partagée « remette en selle » les générations récentes. Alors, seule une fraction, les 40-55 ans, aura été sacrifiée. Si la reprise ne vient pas, de deux choses l’une. Soit le déclassement et les inégalités sont progressivement intégrés ; au fil du temps, les exigences se réduisent dans une société du chômage de masse ; la société trouve un nouvel équilibre, par le bas. Soit l’on voit se multiplier l’expression de formes de rejet de ce qui représente le pouvoir ; pour l’heure minoritaire, rien ne dit que ce rejet le reste toujours.

Source : cette note est issue des travaux du Centre d’observation de la société.



[1] Voir La Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions, Paris : Seuil, 2016 (analysé sur le site de Futuribles. URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/la-spirale-du-declassement-essai-sur-la-societe-de/. Consulté le 11 septembre 2017).

[2] Les données du Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) portent sur des jeunes ayant quitté l’école trois ans auparavant ; il faut toutefois tenir compte du fait que ces jeunes n’ont pas le même âge : les diplômés sont plus âgés que les non-diplômés.

[3] Une partie héritera de la génération précédente, mais cela ne fera qu’accroître les inégalités au sein de cette génération tant les inégalités de patrimoine sont importantes.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 27/10/2017. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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