Note de veille

Ressources naturelles, énergie, environnement - Territoires, réseaux

Missions lunaires et droit de l’espace

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Alors que la NASA (National Aeronautics and Space Administration) avait envisagé un retour des astronautes sur la Lune en 2028, Donald Trump vient de lui intimer d’être prête pour 2024 ; un empressement sans doute motivé par le succès de la mission chinoise Chang’e 4 qui a atterri (une première mondiale !) sur la face cachée de la Lune en janvier dernier. Mais, alors que la colonisation de la lune semblait un peu ringarde et dépassée il y a quelques années encore, pourquoi suscite-t-elle de nouveau l’intérêt de nombreux acteurs aussi bien publics que privés ?

Une innovation majeure pourrait faciliter l’installation durable de bases de vie sur la Lune, concrétisant la domination spatiale des États-Unis et d’autres puissances : l’exploitation des ressources spatiales in situ. Les convoitises portent sur deux ressources en particulier : l’eau (présente sur la Lune sous forme de glace) et l’hélium 3, un gaz quasi inexistant sur Terre qui est apporté en grande quantité par le vent solaire auquel est exposée la Lune. La fusion nucléaire de cet élément est susceptible de fournir de grandes quantités d’énergie propre, sans radioactivité. Le coût du transport de ces matériaux vers la Terre est prohibitif, mais c’est leur exploitation dans l’espace et pour l’espace qui intéresse les acteurs du spatial.

Qui sont les principaux acteurs impliqués dans des missions lunaires aujourd’hui ?

• La Chine : après Chang’e 4, une sonde spatiale visant essentiellement à étudier la géologie de la face cachée de la Lune, la Chine prévoit de récolter des matériaux à la surface de la Lune et de les ramener sur Terre pour les analyser (mission Chang’e 5). Trois autres missions robotiques sont également planifiées à destination des pôles lunaires avec, là aussi, des projets de retour d’échantillons. Au-delà de ces missions robotiques, la Chine projette d’installer, à l’horizon 2030, une base qui serait, à terme, humainement occupée en permanence.

• Les États-Unis : selon les dernières annonces du président Trump, les États-Unis envisagent de faire de la Lune une « station-service » vers Mars, l’idée étant donc de produire du carburant sur place afin d’alimenter les missions en route vers la Planète rouge. Ils prévoient une mission habitée en orbite lunaire en 2024. Plusieurs entreprises privées se sont spécialisées dans l’exploration lunaire et ont signé des contrats avec la NASA. Moon Express développe ainsi des modules capables de se poser sur la Lune, de collecter des données sur la nature des sols et de ramener des échantillons. Astrobotic, quant à elle, veut proposer la solution d’un rover à la carte avec la possibilité pour le client de choisir la nature des capteurs embarqués. L’entreprise Shackleton Energy travaille sur un projet d’extraction et de raffinage des glaces polaires lunaires pour les transformer en carburant.

• L’Europe : l’Agence spatiale européenne (ESA) prévoit également de se rendre sur la Lune avant 2025. Elle s’est associée à ArianeGroup pour mettre au point une mission d’exploration du régolithe, un minerai duquel il est possible d’extraire de l’eau et de l’oxygène, qui pourrait servir à alimenter le moteur des fusées. Elle souhaite également installer son propre Moon Village, une base permanente sur la Lune, d’ici 2030-2035.

• Le Japon et l’Inde ont déjà visité l’orbite lunaire et ambitionnent désormais de s’y poser, tout comme la Corée du Sud.

Missions lunaires passées, en cours et à venir


Source :
Piktochart pour Les Échos. URL : https://www.lesechos.fr/2018/05/pourquoi-ils-partent-tous-a-la-conquete-de-la-lune-991141. Consulté le 11 juillet 2019.

Il faut toutefois rester prudent sur la faisabilité technique de ces différents projets. Pour le moment, les missions consistent à sonder, puis dans un deuxième temps à amener quelques échantillons sur Terre. On est loin de l’exploitation des ressources lunaires à grande échelle et ce, pour plusieurs raisons :

1) Si la NASA a confirmé la présence d’eau glacée en surface, on ne sait pas encore estimer en quelle quantité.

2) La possibilité d’extraire de l’eau et de l’oxygène du régolithe n’est pas du tout prouvée et encore moins dans l’espace.

3) Le processus consistant à alimenter les fusées avec de l’eau implique d’en extraire de l’hydrogène par électrolyse de l’eau, ce qui nécessite une source d’électricité sur place : techniquement cela pourrait se faire via l’énergie solaire, mais aucun projet de ce type n’a encore vu le jour.

4) Utiliser l’hélium 3 pour faire de la fusion est théoriquement possible, sur le papier, mais n’a encore jamais été envisagé sur Terre.

5) Certains problèmes liés à la présence humaine dans l’espace n’ont pas encore été résolus, comme les dangers liés à l’exposition de longue durée à des rayons cosmiques ou l’exposition prolongée à la poussière lunaire (le fameux régolithe), néfaste pour les cellules pulmonaires humaines.

Quelle régulation de l’exploitation des ressources lunaires ?

Signé en 1967, en pleine guerre froide, le Traité international de l’espace mentionne que l’espace extra-atmosphérique appartient à l’humanité tout entière et qu’aucun État ne peut se l’approprier. L’exploration spatiale doit donc bénéficier à l’ensemble de l’humanité et le traité stipule que les différents gouvernements doivent superviser les activités spatiales des acteurs privés issus de leur pays. Un accord spécifique concernant la Lune a été adopté par les Nations unies en 1979, selon lequel l’exploitation des ressources lunaires doit être orchestrée par un comité international, mais ni les États-Unis, ni la Russie, ni la Chine ne l’ont signé.

Quelles sont les perspectives d’évolution dans ce domaine ?

Cette situation de flottement autour des ressources lunaires explique l’empressement des différents pays à s’y installer en premier car, pour le moment, c’est la logique du « premier arrivé, premier servi » qui semble prévaloir. En 2015, l’Obama Space Act, qui s’inspire du droit de la haute mer, a d’ailleurs autorisé pour la première fois l’exploitation des ressources spatiales par des acteurs privés. En 2017, le Luxembourg a fait de même.

Comme le souligne Murielle Lafaye, du CNES (Centre national d’études spatiales), « ces nouveaux textes proposent des interprétations libérales des accords internationaux de non-appropriation des ressources spatiales et de solidarité internationale. S’il peut paraître souhaitable qu’un jour l’espace puisse être énergétiquement autosuffisant grâce à l’exploitation des ressources spatiales in situ, réduisant par-là même son empreinte sur l’usage des ressources terrestres, les visions des nations divergent sur la façon de faire. Face à la “ruée vers l’or”, anarchique et qui favoriserait la domination spatiale d’une nation, d’autres nations, comme la France, envisagent une gestion durable de ces biens communs de l’humanité, et respectueuse des environnements planétaires [1]. »

Les différentes initiatives en cours ne sont que des projets d’exploration, il serait donc précipité de parler de la fin du modèle de coopération internationale dans l’espace, dont la station spatiale internationale (ISS) est le symbole depuis 1967. Il n’empêche que la multiplication de projets et le flou législatif qui les entoure, ainsi que les effets d’annonce des différents acteurs, qu’ils soient publics ou privés, contribuent à créer une sorte de bulle spéculative autour de la Lune dont il est difficile d’entrevoir les impacts à long terme. Sujet à suivre attentivement !  

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N.B. :
l’auteur remercie Murielle Lafaye, expert Prospective et impacts économiques, et fondatrice de Space’ibles, l’observatoire de prospective spatiale du CNES, qui a accepté de répondre à nos questions dans le cadre de la rédaction de cette note de veille.



[1] Interview de Murielle Lafaye par Laurie Grzesiak, février 2019.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 25/08/2019. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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