Note de veille

Population - Société, modes de vie

Les communautés intentionnelles

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Les communautés intentionnelles sont des communautés résidentielles dont les habitants, d’origine diverse, partagent un haut niveau de cohésion sociale autour de valeurs communes, qu’elles soient sociales, politiques, religieuses ou spirituelles, et suivent souvent des modes de vie alternatifs. Ces communautés ne sont pas nouvelles : les kibboutz du début du XXe siècle ont précédé et construit l’État d’Israël, mais y sont en déclin depuis les années 1970. Néanmoins, des communautés telles qu’Auroville [1] en Inde ou la commune libre de Christiania [2] à Copenhague ont perduré des années 1970 à aujourd’hui. Et on assiste, en particulier aux États-Unis, à un retour de ces communautés, qui y fleurissent depuis quelques années.

La Foundation for Intentional Community (FIC, créée en 1986) recense 1 200 communautés intentionnelles dans le monde (sans exhaustivité, surtout aux États-Unis), un nombre qui a presque doublé entre 2010 et 2016. La fondation estime qu’environ 100 000 personnes y vivent. Ces communautés intentionnelles couvrent des éco-villages, des habitats partagés (c’est-à-dire des communautés où tout ou partie de ce qui est produit et consommé est partagé, et qui recherchent parfois l’autonomie énergétique ou alimentaire…), des coopératives d’habitation et / ou des communautés religieuses ou spirituelles. Elles impliquent souvent un mode de vie alternatif et sont une version moderne des communautés utopiques des siècles passés (tels les phalanstères de Fourier) dont les membres partagent tout, des repas aux tâches ménagères, l’espace vital, le travail, les revenus, les responsabilités, dans une logique d’autogestion voire d’autarcie pour celles qui vont le plus loin.

Les communautés intentionnelles recensées par le FIC aux États-Unis

Source : FIC, 9 juillet 2020.

En 2017, deux chercheurs de l’Institut norvégien de la santé publique ont cosigné une étude sur la qualité de vie des Américains qui vivent dans des communautés intentionnelles en comparant les réponses d’une enquête (de mesure de la satisfaction de vie, SWLS) de 1 000 personnes vivant dans 174 communautés nord-américaines à celles de 31 populations différentes (Néerlandais adultes, étudiants du Canada francophone, Inuits du Groenland…). Les résultats des communautés intentionnelles ont été supérieurs dans 30 des 31 groupes de population au mode de vie plus classique. Les chercheurs concluaient que la communauté intentionnelle semble offrir une vie plus en accord avec l’essence de l’être humain que la société majoritaire. Ils avancent aussi des explications. La première serait le lien social, la seconde le sentiment de trouver du sens à sa vie et la troisième une plus grande proximité avec la nature.

Pour corroborer ce besoin de lien, une étude de 2019 de chercheurs de l’université de San Diego montre que trois Américains majeurs sur quatre éprouvent un sentiment fort à modéré de solitude et cette proportion a presque doublé en 50 ans. Effectivement, les Américains comme la plupart des habitants des pays occidentaux vivent de plus en plus seuls. Or, la solitude a des conséquences sur la qualité de vie et la santé.

Pyramide de Maslow

Maslow (1954) montrait déjà que le besoin d’appartenance reste un besoin fondamental de la satisfaction des individus. Les communautés intentionnelles répondent tant à ce besoin qu’à celui de l’accomplissement collectif vers des modes de vie alternatifs, avec plus de partage et souvent des valeurs plus écologiques. Elles offrent une alternative aux modes de vie individualisés et consuméristes, remis en cause par les crises tant écologiques que sanitaires. Elles entrent en résonance avec la demande de démocratie participative, de circuits courts voire de monnaies locales. Ces communautés apparaissent comme des laboratoires qui démontrent par l’exemple que d’autres modes de vie sont possibles.

Néanmoins, appartenir à ces communautés implique le plus souvent une rupture vis-à-vis de sa famille, de ses amis ou de la vie sociale classique, qui peuvent facilement assimiler ces communautés à des formes de sectes. Ce choix d’un mode de vie alternatif implique souvent aussi de renoncer tant à l’accumulation de capital ou à la propriété qu’à la reconnaissance sociale et professionnelle, valeurs encore fortement ancrées dans les sociétés occidentales ou occidentalisées. Aussi ces communautés intentionnelles sont un indicateur du manque de lien social ou d’espoir dans nos sociétés, qui pousse ceux qui ne trouvent plus de sens à la vie classique vers des communautés de personnes qui leur ressemblent. La multiplication des communautés intentionnelles aux États-Unis montre donc la fracture entre la société individualiste et de la performance, et ceux qui ne veulent plus entrer dans ce schéma, au risque d’y perdre le confort matériel et une part de leur libre arbitre s’ils rejoignaient des communautés sectaires. La communauté intentionnelle montre surtout un rejet du fonctionnement de la société majoritaire. L’aspiration première semble donc être de constituer une bulle de communauté de valeurs ou de trouver un refuge hors du régime politique et économique moderne, lorsque les alternatives démocratiques nationales pour « changer le système » apparaissent inefficaces.

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Source :
Mariani Mike, « The New Generation of Self-Created Utopias », The New York Times, 16 janvier 2020.



[1] Communauté spirituelle créée par le philosophe Sri Aurobindo et sa femme, près de Pondichéry en 1968, cette ville expérimentale est supposée n’appartenir à personne. Ouverte à tous, il faut toutefois se présenter dans le cadre d’une démarche spirituelle pour y séjourner, sans qu’il soit nécessaire d’appartenir à une religion spécifique. Tous les biens (terrains, maisons, puits) appartiennent à la fondation Auroville. Les « Aurovilliens » sont organisés en unités de travail (agriculture, artisanat, éducation…). Un conseil d’administration préside l’assemblée des résidents, qui prend toutes les décisions.

[2] Fondée en 1971, Christiania a été créée par un groupe de squatteurs, chômeurs et hippies influencés par la pensée anarchiste. Quartier au cœur de Copenhague, elle se veut autogérée. Chaque individu y est responsable du bien-être de la communauté tout entière. Les voitures, les armes et les drogues dures y sont interdites, mais le haschich est en vente libre. Christiania est en conflit perpétuel avec les autorités danoises pour son existence. Partiellement privatisée depuis 2013, elle n’accueille plus que quelques résidents historiques et est devenue avant tout un lieu touristique.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 23/08/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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