Note de veille

Économie, emploi - Société, modes de vie

Les classes moyennes progressent encore en France

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Le sort des classes moyennes fait régulièrement débat. Après avoir célébré leur avènement dans les années 1980 [1], on annonce leur disparition sous l’effet d’une polarisation des emplois : le développement de postes très peu qualifiés d’un côté et très qualifiés de l’autre. Une exagération chasse l’autre. Le problème, c’est que l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) n’utilise pas un découpage des professions en trois grandes classes — « populaire », « moyenne » et « aisée » —, ce qui rend le débat souvent très flou. La plupart du temps, il ne porte que sur les revenus en considérant une fraction comprise entre une borne inférieure et une borne supérieure (par exemple, des 30 % les plus pauvres aux 20 % les plus riches, comme le fait l’Observatoire des inégalités [2]), ce qui est réducteur car la position sociale d’un individu ne dépend pas seulement de son niveau de vie.

Comment régler cette question ? On peut estimer la place des classes moyennes dans l’emploi à partir de la répartition des catégories socioprofessionnelles de l’INSEE. Ces catégories prennent en compte la position globale de chaque profession, incluant le revenu, le diplôme, la position dans la hiérarchie du travail, etc. Nous considérons que les classes moyennes sont composées des emplois situés entre ceux qui exécutent et ceux qui décident. Elles comprennent l’intégralité des professions intermédiaires (anciens « cadres moyens »), une partie des ouvriers et des employés, une partie des cadres (voir l’encadré présentant la méthode en fin d’article) et des non-salariés. Cette répartition est arbitraire et critiquable, mais elle a le mérite de donner des ordres de grandeur.

Selon les calculs du Centre d’observation de la société, le poids des classes aisées — principalement des cadres supérieurs — a progressé de 9 % à 16 %, entre 1982 et 2018, presque un doublement. En dépit du ralentissement de la croissance au milieu des années 1970 et des crises économiques à répétition, l’économie française a continué à créer des emplois, souvent qualifiés. Ce phénomène a marqué une pause entre 2012 et 2016, du fait de la stagnation de l’emploi des cadres supérieurs dans le secteur public.

Répartition en classes de l’emploi par catégories sociales (en %)
Source : calculs du Centre d’observation de la société d’après INSEE. © Centre d’observation de la société.

Le cœur des couches moyennes est constitué des professions intermédiaires (ex-cadres moyens). Entre 1982 et 2018, leur part s’est accrue de 19,5 % à 25,7 % des emplois. Si l’on y ajoute une fraction des ouvriers et des employés, ainsi que des cadres supérieurs, nos estimations aboutissent à une progression globale des classes moyennes de 40 % à 43 % de l’ensemble des emplois en 30 ans. Depuis 2012, leur proportion a même dépassé celle des catégories populaires. Ces données sont cohérentes avec celles de l’OCDE, qui estime dans un rapport récent que la part des classes moyennes définies sur la base des revenus a augmenté en France entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 2010 [3], contrairement à d’autres pays.

On est loin d’une « moyennisation » fulgurante, mais pas non plus entré dans un processus de déclin. La part des classes populaires — surtout des employés et des ouvriers — a décliné assez nettement, de 49 % à 41 %. Ce phénomène résulte du déclin de l’emploi industriel et, dans les années récentes, de celui des employés, fortement touchés par la progression du chômage dans les années qui ont suivi la crise financière de 2008.

Les classes moyennes ne sont ni hégémoniques ni en voie de disparition. Cet ensemble progresse modestement au fil de l’élévation globale de la qualification des emplois. Une expansion quantitative qui peut être marquée par une fragilité interne : qu’il s’agisse des données sur l’École, l’emploi ou les revenus, les classes moyennes ne sont pas « étranglées » mais paient aussi les conséquences de la crise. Mieux loties que les catégories populaires, elles sont moins bien servies que le haut de la hiérarchie sociale. Depuis 2008, le niveau de vie médian stagne.

Cette évolution est-elle amenée à durer ? Pas forcément. La baisse de l’emploi qualifié des employés et des ouvriers, si elle se confirme au cours des prochaines années, peut venir grignoter l’ensemble moyen. La progression des services peu qualifiés répond aux besoins d’une société de services inégalitaire, qui se met en place lentement sur fond de hausse des écarts de revenus entre les plus riches et les plus pauvres. Elle est aussi appuyée par les politiques publiques de réduction d’impôt pour les emplois domestiques, la dérégulation du marché du travail et les diminutions de cotisations sociales sur les bas salaires. La diminution de l’emploi public, qui constitue une part non négligeable des couches moyennes, joue dans le même sens. Entre 2013 et 2017, la part des professeurs et autres professions scientifiques a ainsi diminué de 2,9 % à 2,6 % dans l’ensemble des emplois, la part des professions intermédiaires administratives de la fonction publique de 1,8 % à 1,7 %.

Pour l’instant, le salariat intermédiaire résiste : ceux qui décident ont toujours besoin de relais, d’emplois intermédiaires qui font appliquer et mettent en musique les orientations prises. De contremaîtres, de chefs de rayon, d’infirmières ou de professeurs des écoles. Les couches moyennes font donc de la résistance, mais jusqu’à quand ?

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La méthode utilisée

Pour calculer la répartition des professions en catégories populaires, moyennes et aisées, nous avons appliqué à chaque catégorie socioprofessionnelle des coefficients de répartition (voir tableau ci-dessous). Nous considérons que les classes moyennes englobent l’ensemble des professions intermédiaires, la moitié des artisans, commerçants et chefs d’entreprise, ainsi qu’un cinquième des cadres supérieurs, des ouvriers et des employés. Les classes populaires regroupent 80 % des employés et des ouvriers, et 30 % des indépendants (agriculteurs, artisans, commerçants et chefs d’entreprise). Les classes aisées rassemblent le reste : 80 % des cadres supérieurs et 20 % des indépendants. Ce découpage est discutable. Une partie des professions intermédiaires (notamment chez les jeunes ou les personnes en emploi précaire) est sans doute plus proche des catégories populaires que des classes moyennes, dont il faudrait les extraire. On pourrait inversement inclure une part plus importante d’ouvriers et d’employés au sein des classes moyennes. Pour aller plus loin, il faudrait notamment utiliser le critère du statut d’emploi (privé ou public), devenu très discriminant avec le chômage de masse.

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Source : cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Voir Mendras Henri, La Seconde Révolution française, Paris : Gallimard, 1988.

[2] Dans ce cas, par construction les classes moyennes représentent toujours la moitié de la population.

[3] Voir Sous pression : la classe moyenne en perte de vitesse, Paris : OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), juin 2019.

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