Note de veille

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Le trottoir au temps du coronavirus

L’article « Le trottoir, nouvel actif stratégique », publié en février par Futuribles International puis dans le numéro de mai-juin 2020 de la revue Futuribles, a été écrit mi-février. Entre-temps sont survenues la crise du Covid-19 et, presque partout dans le monde, les annonces de confinement (en France, le 16 mars 2020). Alors qu’une conséquence immédiate est la mise entre parenthèses temporaire de l’espace public, quel est l’impact de cette crise sur le trottoir ? Nous risquons à chaud quelques premières réponses [1].

Le trottoir comme « actif stratégique », quèsaco ?

Résumons brièvement l’hypothèse principale de notre article d’avant la crise. Le trottoir, qui a joué un rôle important dans la fabrique urbaine du XIXe siècle, évolue sous l’effet de la révolution numérique. Un premier changement, notamment dans les cœurs denses métropolitains, est qu’on assiste à un nouvel encombrement des trottoirs et de leur bordure (y compris la bande de stationnement). Avec la généralisation du smartphone et de la géolocalisation, de nouvelles formes de mobilité se développent, comme les trottinettes en free-floating ou les voitures de transport avec chauffeur (VTC) qui ont besoin de cet espace pour stationner ou déposer et prendre en charge leurs passagers. De même, la bordure de trottoir est une ressource clef pour les opérateurs d’e-commerce ou de livraison de repas, et leur logistique. Ce nouvel encombrement est d’autant plus fort que les plates-formes qui assurent ces services ont intérêt à inonder le marché pour atteindre rapidement une taille critique. Par ailleurs, l’évolution des technologies urbaines et les nouvelles préoccupations environnementales conduisent à l’apparition de nouveaux objets sur le trottoir, comme des bornes de recharge électrique, des fontaines rafraîchissantes ou des bornes de collecte de déchets, qui viennent s’ajouter aux traditionnelles terrasses de café ou étalages de magasins. Le trottoir est de plus en plus une ressource clef pour de nombreux opérateurs de la ville, d’autant plus rare qu’elle est en quantité limitée.

Un deuxième effet de la révolution numérique est que le trottoir, espace physique, se double d’une couche informationnelle. L’accès à l’espace public passe de plus en plus par l’accès àl’information sur l’espace public, laquelle est désormais largement produite par des plates-formes numériques comme Google Maps. L’information sur le trottoir, spécifiquement, se développe aussi avec des acteurs qui numérisent aussi bien les règles qui le régissent que ses modalités d’occupation.

Troisième effet de la révolution numérique qui découle des deux précédents : cette numérisation d’un trottoir qui est une ressource rare est au cœur d’une nouvelle pratique qui se développe sous le nom de curb management, notamment aux États-Unis et au Canada, qui consiste à assurer l’appariement, en temps réel et sur mesure, d’un besoin et d’une disponibilité de trottoir, ce qui permet une optimisation de cet actif rare.

Ces changements amènent plusieurs défis. Le principal est celui de la gouvernance. Alors que la couche physique du trottoir est largement maîtrisée par les collectivités locales, la couche informationnelle est souvent « opérée » par des acteurs privés du numérique, avec des enjeux sur qui maîtrise l’accès à l’information et qui assure le curb management. Dans le même temps, la propriété publique de cet espace est un levier de régulation des nouveaux opérateurs de la ville que les collectivités devraient pouvoir mobiliser plus fortement.

Le trottoir sous l’effet du Covid-19

L’hypothèse du trottoir comme actif stratégique reposait donc largement sur le présupposé de son encombrement. Or, les mesures de confinement obligent les habitants à rester chez eux, sauf exceptions dûment contrôlées. Seuls les opérateurs de « services essentiels » peuvent continuer leur activité, et la vie des villes est significativement ralentie (groupe de figures ci-après). Même s’il en reste un certain nombre (par exemple Amazon, FedEx ou Chronopost, Deliveroo, mais aussi Vélib’, ou encore les commerces ouverts auxquels on souhaite faciliter l’accès), les opérateurs pour qui le trottoir était une ressource clef ont largement disparu, à l’image d’Uber et Lime. Et la disparition de la circulation automobile réduit significativement le besoin de trottoir de ceux qui subsistent.

Confinement et ralentissement des villes
Sources :Les Échos, 28 mars 2020 ; Les Échos, 3 avril 2020 ; Le Monde, 17-19 avril 2020.

Pour autant, et contrairement à ce que nous avions imaginé aux premières heures de son annonce, le confinement ne signifie pas que l’espace public a disparu et que le trottoir est moins rare. Au contraire, un nouveau besoin de trottoir apparaît. Car il trouve de nouvelles fonctions : non seulement il est devenu « la salle d’attente des commerces [2] », mais il constitue aussi l’extension du domicile pour pouvoir s’aérer. Sa rareté est liée à trois raisons principales. D’abord, avec l’obligation (en France) de sortir dans un rayon d’un kilomètre maximal autour de son domicile, il constitue un des rares espaces ouverts accessibles d’autant que, quand ils existent à proximité, la plupart des espaces publics plus généreux (squares, parcs, berges) sont fermés. Ensuite les consignes de distanciation physique (un mètre de distance entre deux personnes en France, deux mètres [six-feet apart] aux États-Unis) font que c’est comme si chacun était devenu plus gros. Enfin, même s’il y a beaucoup de moins de voitures sur la chaussée, certaines continuent à circuler et le trottoir reste le seul espace réservé au piéton.

Ce constat d’un nouveau besoin de trottoir, et plus largement d’un nouveau besoin d’« espace ouvert sans voiture en bas de chez soi », comme aménité urbaine essentielle pour à la fois respecter et supporter le confinement dans les métropoles, explique les nombreuses demandes d’élargissement de trottoirs et de fermeture de rues aux voitures qui sont portées par les tenants d’un « urbanisme tactique », en écho à ce qui se pratique désormais dans de nombreuses villes confinées (New York, Toronto ou Vancouver entre autres [3]). Comme le principe de distanciation physique devrait durer, il s’agirait également de repenser de manière drastique la conception du trottoir et de sa bordure.

Alors que le confinement devait être une période temporaire et bientôt révolue, l’idée de confinements « stop and go », avec une alternance de périodes de confinement et de déconfinement, semble s’installer. Cette perspective invite à penser la couche physique du trottoir et de sa bordure d’une manière qui permette alors de concilier les usages du trottoir tant en période déconfinée (avec l’encombrement du trottoir par les opérateurs de services urbains) qu’en période confinée (avec un trottoir comme principale aménité pour ses riverains).

Des trottoirs trop petits en période de confinement
Source : « Demain (maintenant), l’espace public », 21 avril 2020.

La deuxième hypothèse de notre article était l’importance de la couche informationnelle. Avec les perspectives de déconfinement sous condition de traçage, l’importance de cette couche informationnelle se renforce car elle pourrait devenir une nouvelle condition d’accès à l’espace public : « confinés ou tracés, faudra-t-il choisir ? » se demandait le quotidien Les Échos (voir également à ce sujet la note de la CNIL sur les différents dispositifs de surveillance et gestion de l’épidémie). Un véritable enjeu est alors de savoir qui sont les acteurs qui opèrent cette couche informationnelle. En France, par exemple, l’application StopCovid serait mise en place par les pouvoirs publics, mais celle-ci semble dépendante d’opérateurs comme Apple ou Google, tandis qu’en Chine, Alibaba et Tencent sont parmi les principaux acteurs des dispositifs de traçage. À l’heure du Covid-19, cette couche informationnelle porte toutefois moins sur la numérisation de l’espace (cf. Coord) que sur les personnes qui circulent sur cet espace. Certaines sociétés qui développent des systèmes d’information géographique commencent à se positionner sur ce nouveau marché que pourraient constituer les systèmes de vérification du respect des mesures de distanciation physique. Recourant largement à des dispositifs d’intelligence artificielle, il s’agit par exemple des sociétés américaines Unleash Live et Esri, mais Amazon utilise aujourd’hui des logiciels similaires pour contrôler les distances entre salariés dans ses entrepôts.

Systèmes de vérification du respect des mesures de distanciation physique
Source : « Machine Learning Could Check if You’re Social Distancing Properly at Work ».

Enfin, notre troisième hypothèse était la montée en puissance des dispositifs de gestion en temps réel de cet espace public rare qu’est la bordure de trottoir. Or, force est de constater que la dimension « temps réel » est très présente dans la crise du Covid-19. Toutes les mesures sont prises « jusqu’à nouvel ordre » et plusieurs règles pour favoriser la distanciation physique varient selon les moments de la journée (par exemple, l’autorisation de faire du jogging ou le couvre-feu le soir dans certaines villes). Cette dimension « temps réel » est d’ailleurs au cœur de l’« urbanisme tactique » que nous évoquions plus haut, avec des mesures proposées qui sont souvent temporaires, comme les fermetures de rue donc, mais aussi des pop-up living spaces ou encore des pistes cyclables temporaires pour favoriser le déplacement des travailleurs « essentiels ».

Pour permettre de respecter des mesures de distanciation physique qui deviendraient une nouvelle norme, il semblerait toutefois qu’un pas supplémentaire pourrait être franchi — sans pour autant dire qu’il soit souhaitable —, qui consisterait en une véritable allocation, en temps réel, entre une offre et une demande de trottoir : par exemple, en « réservant » sa place sur le trottoir devant la pharmacie ou la boulangerie, de même que la ville de Paris envisageait que les opérateurs de logistique réservent leur place de livraison. Avec la même question que celle que nous posions concernant le curb management : qui sera l’opérateur de ce nouveau métier ? La collectivité locale ? Ou bien une plate-forme numérique intervenant, ou non, pour le compte de la collectivité ? Ou encore un opérateur gestionnaire de quartier [4] ?

L’importance du temps réel dans le respect des mesures de distanciation physique et sa mise en œuvre par des plates-formes numériques

Source : Unleash Live.

Ainsi, la crise du Covid-19, loin d’être une mise entre parenthèses du trottoir, renforce son caractère stratégique et pose plus encore qu’avant la question de sa gouvernance. L’importance de l’« espace ouvert en bas de chez soi » fait que certains habitants-riverains demanderont à être davantage impliqués dans sa fabrication et sa gestion (d’autres préféreront peut-être que cet espace ne soit pas public mais partagé avec leurs voisins de rue [5]), et que le « quartier en bas de chez soi » devient une nouvelle échelle urbaine à faire fonctionner. Dans le même temps, alors que la couche informationnelle se renforce et s’imbrique avec la couche physique, les opérateurs du trottoir se diversifient de plus en plus, avec un défi majeur pour les collectivités locales : gouverner tous ces acteurs qui composent ce nouvel écosystème du trottoir.

Les villes doivent gouverner le nouvel écosystème du trottoir



[1] On se permet également de renvoyer à notre entretien du 14 avril 2020 avec Cécile Maisonneuve, de la Fabrique de la cité : « Le trottoir à l’épreuve de la crise ».

[2]L’expression est de Mathieu Chassignet (@M_Chassignet).

[5] Ce qui renvoie aux enjeux d’associations de copropriétaires (comme les ASL, associations syndicales libres) et de « communs » évoqués dans notre article.