Note de veille

Ressources naturelles, énergie, environnement - Territoires, réseaux

Le rôle de puits de carbone des forêts tropicales menacé

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Les forêts, qui couvrent 31 % de la surface de la planète, constituent le deuxième puits naturel de carbone derrière les océans, dans la mesure où elles absorbent (leurs arbres, la biomasse associée et le sol) durant leur croissance une partie importante du CO2 atmosphérique, grâce au mécanisme de la photosynthèse. Selon l’ONF (Office national des forêts), les forêts françaises absorbent, annuellement, 70 millions de tonnes équivalent CO2, soit 15 % des émissions de gaz à effet de serre de la France. Les rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ont souligné, à de multiples reprises, l’importance du rôle des forêts, en particulier celles situées dans les régions tropicales, dans la lutte contre le réchauffement climatique ; or, de nombreux experts s’inquiètent de leur état. Ainsi, une importante étude publiée dans la revue Nature à laquelle ont participé près d’une centaine de laboratoires (parmi lesquels figurent de nombreux laboratoires de pays d’Afrique centrale mais aussi d’autres régions du monde, notamment le CIRAD [Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement], à Montpellier) signale un « effet de saturation » de la fonction de puits de carbone des forêts tropicales en Afrique et en Amazonie, alors que sur la période 1990-2005, elles auraient à elles seules absorbé 15 % des émissions mondiales de CO2 d’origine anthropogénique (les forêts mondiales sont le deuxième puits de carbone après les océans).

Les laboratoires ont évalué sur place l’évolution des capacités d’absorption du carbone de 244 sites forestiers en Afrique tropicale, situés dans 11 pays, qu’ils ont comparées aux données publiées pour 321 sites en Amazonie ; ils ont alors cherché à expliquer les tendances observées. Les données sont éloquentes, les chercheurs estiment, en effet, que jusqu’en 2015, les forêts tropicales africaines ont absorbé environ 0,66 tonne de CO2 par hectare et par an, et ce de façon stable ; depuis lors, cette quantité a diminué régulièrement et elle ne serait plus, aujourd’hui que de 0,5 tonne. En extrapolant leurs données, ils estiment qu’en 2030, les forêts africaines auraient perdu 14 % de leur capacité d’absorption depuis la période 2010-2015. La situation des forêts amazoniennes est pire. En effet, le déclin de leur capacité a été amorcé au début des années 2000 et elles n’absorberaient plus, aujourd’hui, que 0,2 tonne de CO2 par an et par hectare (au lieu de 0,5 tonne en 2000). Et si les tendances actuelles se poursuivaient, leur rôle de puits de carbone aurait disparu en 2035. Il faut souligner que les constats portent, en Afrique comme en Amazonie, sur des hectares de forêts intactes (mais elles auraient pu être l’objet d’une reforestation plusieurs décennies auparavant).

Pour expliquer ces phénomènes, les chercheurs font plusieurs constats. Ils remarquent d’abord que sur la longue période de la fin des années 1960 jusqu’à la fin du siècle dernier, toutes ces forêts ont absorbé continûment le carbone atmosphérique, alors que sa concentration augmentait du fait de la croissance des émissions de CO2 d’origine anthropique (un effet de « fertilisation » des sols ?). Ultérieurement, l’augmentation de la température de l’atmosphère et des sécheresses fréquentes ont eu un effet inverse et ont diminué les capacités d’absorption. Ils constatent également que ces deux phénomènes ont été « asynchrones » (ils utilisent ce terme dans le titre de leur publication) dans la mesure, en effet, où la décroissance de l’absorption du carbone atmosphérique a commencé en Amazonie. Cette différence pourrait s’expliquer par la nature des arbres des deux côtés de l’Atlantique : les arbres de l’Amazonie absorberaient plus rapidement le CO2 que ceux d’Afrique et leur croissance serait donc accélérée ; fragilisés, ils pourraient donc mourir plus jeunes. Le déclin du rôle de puits de carbone des forêts africaines par mortalité n’aurait commencé que très récemment. Leur constat, soulignent-ils, n’est pas conforme à certains modèles climatiques qui prévoient que l’augmentation de la concentration du CO2 dans l’atmosphère stimulerait la croissance de la végétation. Ils soulignent aussi que pour extrapoler les tendances récentes, il serait nécessaire de disposer d’une estimation précise de la concentration des nutriments dans le sol : la croissance des forêts amazoniennes pourrait ainsi être limitée par la présence insuffisante de phosphore dans le sol.

La situation de l’Amazonie est dans une large mesure plus complexe (les essences ne sont pas identiques à celles de l’Afrique). En effet, outre la spécificité de ses arbres et du sol, la région subit une augmentation de la température mais est aussi victime d’une forte déforestation depuis plusieurs décennies, qui contribue à sa fragilisation. Un journaliste scientifique, Ignacio Amigo, basé à Manaus au Brésil, a donné une bonne description de son état. Couvrant un territoire de cinq millions de kilomètres carrés sur neuf pays (dont la Guyane française), elle subit d’importantes sécheresses depuis 2005, avec une saison sèche dont la durée est passée de quatre à cinq mois ; les espèces supportant mieux l’humidité sont donc en mauvais état. Une étude des conditions de croissance des différentes espèces d’arbres de l’Amazonie et de leur résistance aux conditions climatiques est encore incomplète.

À ces phénomènes climatiques s’ajoutent à la fois la déforestation, avec l’objectif de créer de nouveaux espaces agricoles ou d’exploiter des bois à forte valeur, et des incendies de forêts (près d’une centaine par an en moyenne), causés soit par la sécheresse soit par les opérations de défrichage touchant principalement l’est du Brésil. La forêt amazonienne aurait ainsi perdu 15 % de sa superficie, et celle du Brésil 19 %, depuis les années 1970 ; si la déforestation avait ralenti au Brésil au cours des années 2000, elle a repris depuis lors et, en 2019, la surface touchée par cette déforestation aurait bondi de 30 % (soit environ 10 000 kilomètres carrés), diminuant ipso facto la capacité de la forêt à absorber du carbone. Face à ce péril, un millier de scientifiques ont signé une lettre ouverte mettant en garde contre le fait que « l’administration du président Jair Bolsonaro est en train de démanteler les politiques sociales et environnementales ».

La menace qui pèse sur la pérennité du rôle de puits de carbone que jouent les forêts tropicales et sur lesquels compte la stratégie de limitation du réchauffement climatique, décidée avec l’accord de Paris de 2015, la déstabilise. Une protection de ces forêts est donc un impératif.

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Sources :
« Les forêts, de gigantesques puits de carbone », Zoom ONF ; Amigo Ignacio, « The Amazon’s Fragile Future », Nature, vol. 578, 27 février 2020, p. 505-507 ; Rammig Anja, « Tropical Carbon Sinks Are Out of Sync », Nature, vol. 579, 5 mars 2020, p. 38-39 ; Hubau Wannes et alii, « Asynchronous Carbon Sink Saturation in African and Amazonian Tropical Forests », Nature, vol. 579, 5 mars 2020, p. 80-87.

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