Note de veille

Géopolitique

La CEDEAO : une organisation régionale de plus en plus attractive

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Ce texte est issu du Forum prospectif de l'Afrique de l'Ouest. Ce forum agit comme catalyseur des réflexions existantes sur le futur. Associant recherche, publications et débats, il a vocation à devenir un lieu de construction d’une réflexion sur les futurs possibles de l’Afrique occidentale et sahélienne qui conduise à l’action.

La CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) est une organisation intergouvernementale ouest-africaine et la principale structure destinée à coordonner les actions et politiques des pays ouest-africains. Son but principal est de promouvoir la coopération et l’intégration, afin de créer une union économique et monétaire ouest-africaine. Elle attire désormais les pays du Maghreb.

Fondée en 1975, la CEDEAO associe aujourd’hui 15 États membres : le Bénin, le Burkina Faso, le Cap-Vert, la Côte-d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée et la Guinée-Bissau, le Liberia, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo. Avec une superficie de 5,1 millions de kilomètres carrés, comparable aux 4,5 millions de kilomètres carrés de l’Union européenne, la CEDEAO couvre un territoire immense. Forte d’environ 350 millions d’habitants, l’organisation semble connaître, depuis quelques années, un regain d’intérêt, particulièrement affirmé chez ses voisins nord-africains. Cet intérêt se traduit par des demandes de partenariats divers qui, à terme, pourraient changer le visage de la sous-région. Il ne s’agirait pas d’une première : depuis la création de la communauté, les membres ont évolué. La CEDEAO a ainsi été rejointe par le Cap-Vert en 1976 alors que la Mauritanie la quittait en 2000. Aujourd’hui, on observe une évolution dans l’attitude des pays du Maghreb membres de l’Union du Maghreb arabe (UMA : Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie et Libye) [1] vis-à-vis de la CEDEAO.

Demande d’adhésion du Maroc et de la Tunisie

Suite à son retour dans l’Union africaine en janvier 2017, le Maroc a posé sa candidature à l’adhésion à la CEDEAO en février 2017. Les raisons sont multiples. La centralité des arguments de proximité culturelle et religieuse avec les pays ouest-africains dans la démarche du royaume chérifien ne doit pas masquer les intérêts géopolitiques et économiques de cette démarche. Sur le plan géopolitique, les autorités marocaines craignent une marginalisation du Maroc. Sur le plan commercial, la CEDEAO est d’ores et déjà un important partenaire commercial et un débouché essentiel pour les exportations marocaines dans des secteurs aussi variés que l’agriculture et les intrants agricoles ; l’assurance et la banque ; les matériaux de construction et la pharmacie.

Alors que les chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO avaient donné leur accord de principe à l’adhésion du Maroc lors du sommet de Monrovia en juin 2017, un premier revirement a été observé lors du sommet suivant en décembre 2017. À cette occasion s’est mis en place un Comité de chefs d’État et de gouvernement composé du Togo, de la Côte-d’Ivoire, du Ghana, de la Guinée et du Nigeria, pour « adopter les termes de référence et superviser l’étude approfondie des implications de l’adhésion du Maroc ». Ce comité doit notamment déterminer quelles sont les règles de décision à retenir pour acter cette adhésion (unanimité, consensus, majorité des deux tiers des États membres, autre). Cette entrée potentielle implique aussi de :

1. « Détricoter » les multiples accords commerciaux qui régissent actuellement les échanges entre le Royaume et la CEDEAO.

2. Trouver une issue au conflit régional qui concerne le Sahara occidental.

3. Dépasser les réticences fortes des secteurs privés nigérians et sénégalais, qui craignent la compétition avec les entreprises marocaines a priori plus performantes [2]. Sachant que la CEDEAO est une union douanière, la compétitivité des opérateurs marocains inquiète les concurrents moins bien armés [3].

À l’instar du Maroc, la Tunisie, qui a fait aboutir son adhésion au Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) en 2017, cherche également à devenir membre de la CEDEAO. Elle bénéficie désormais du statut d’observateur au sein de la CEDEAO [4]. À l’image de la stratégie marocaine, la stratégie tunisienne entend faire de la Tunisie un hub entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe, et appréhende les pays ouest-africains en marchés d’exportation pour les produits tunisiens. Si les membres de la CEDEAO se montrent a priori favorables, la crainte de déséquilibre dans les rapports de force économiques ne manque pas d’inquiéter les milieux d’affaires de certains États membres.

Accords de partenariat avec l’Algérie et la Mauritanie

Ancien membre de la CEDEAO, qu’elle avait quittée en 2000 pour rejoindre l’UMA avec laquelle elle estimait avoir plus de proximité culturelle dans un contexte d’arabisation du pays, la Mauritanieest également à la recherche d’un nouveau partenariat avec l’organisation. À la différence de son voisin marocain, la Mauritanie n’entend pas redevenir un État membre et privilégie la voie du partenariat. La Mauritanie et la CEDEAO ont ainsi signé en mai 2017 un accord de partenariat concernant la liberté de circulation, entre leurs frontières, pour les marchandises, les personnes, les services et les capitaux. Le calendrier de l’accord prévoyait une mise en œuvre au 1er janvier 2019. Signalons que la Mauritanie dispose, comme le Maroc, de nombreux accords bilatéraux avec des États membres de la CEDEAO, dont le Sénégal, le Mali, la Côte-d’Ivoire, le Niger et la Guinée [5].

L’Algérie [6] est le dernier membre de l’UMA à avoir fait part de son intérêt pour un rapprochement avec la CEDEAO. Le 26 décembre 2018, le ministre du Commerce, Saïd Djellab, expliquait avoir entamé la négociation sur un accord préférentiel avec la CEDEAO. Les discussions portent sur un accord qui pourrait ressembler à celui qu’ont signé la Mauritanie et la CEDEAO. Comme ses voisins nord-africains, l’Algérie, le plus grand pays africain, a un besoin d’ouvrir de nouveaux marchés pour ses produits d’exportation. Reste que la présence au sein de la CEDEAO d’exportateurs de gaz et de pétrole qu’elle pourrait venir concurrencer conduit le pays à s’inscrire, dans un premier temps, dans une approche partenariale et non à solliciter une adhésion pleine, qui lui aurait certainement été refusée.

Si l’on fait exception de la Libye, les États membres de l’UMA recherchent donc tous désormais un rapprochement avec la CEDEAO. Si les stratégies de ces États maghrébins diffèrent, cette tendance pourrait néanmoins sonner le glas de l’Union du Maghreb arabe (que seule l’Algérie semble encore prête à soutenir) et esquisser les contours d’un ensemble régional élargi, amené à devenir la plus large organisation intergouvernementale subrégionale en Afrique. Par ce biais, la CEDEAO disposerait également de nouvelles portes d’entrée vers l’Europe. Toutefois, ces demandes d’adhésion soulèvent des réserves chez certains États membres, qui craignent pour la compétitivité de leurs produits face à la puissance économique d’États comme le Maroc ou la Tunisie. Aussi, les incertitudes demeurent-elles fortes sur les perspectives de ces rapprochements.



[1] Union créée en 1989 mais paralysée par les mauvaises relations qu’entretiennent notamment le Maroc et l’Algérie.

[2] Pour une analyse fine des freins à l’entrée du Maroc dans la CEDEAO, voir : « Le projet d’adhésion du Maroc à la CEDEAO : aspects historiques, politiques et techniques », Réussir Business, 8 janvier 2018. URL : http://reussirbusiness.com/cooperation/projet-dadhesion-maroc-a-cedeao-aspects-historiques-politiques-techniques/. Consulté le 20 février 2019.

[3]Kerdoudi Jawad, « Adhésion du Maroc à la CEDEAO : pourquoi, quand et comment ? », L’Économiste, 26 novembre 2018. URL : https://www.leconomiste.com/article/1037020-adhesion-du-maroc-la-cedeao-pourquoi-quand-et-comment. Consulté le 20 février 2019.

[4]Dahmani Frida, « Pourquoi la Tunisie veut intégrer la CEDEAO », Jeune Afrique, 25 août 2017. URL : https://www.jeuneafrique.com/468370/economie/pourquoi-la-tunisie-veut-integrer-la-cedeao/. Consulté le 20 février 2019.

[5] « La Mauritanie veut réintégrer la zone de libre-échange de la CEDEAO », Jeune Afrique, 12 mai 2017. URL : https://www.jeuneafrique.com/437254/economie/mauritanie-prepare-retour-cedeao/. Consulté le 20 février 2019.

[6] « Maghreb : l’Algérie aussi met le cap vers la CEDEAO », Yabiladi, 28 décembre 2018. URL : https://www.yabiladi.com/articles/details/72741/maghreb-l-algerie-aussi-vers-cedeao.html. Consulté le 20 février 2019.