Note de veille

Santé

Essor du tourisme médical et médecine à deux vitesses

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En juillet 2019, Doctours, une plate-forme américaine spécialisée dans l’organisation de voyages médicaux, annonce étendre ses services à 35 nouveaux pays. Les prix croissants des soins de santé aux États-Unis, et dans les pays occidentaux en général, ont en effet favorisé un marché de plus en plus lucratif, celui du tourisme médical. En 2017, 1,4 million d’Américains auraient voyagé à l’international pour recevoir des soins. Par ailleurs, 15 millions d’individus dans le monde auraient déjà eu recours à cette solution pour se faire soigner, et ce nombre pourrait croître de 25 % par an selon l’entreprise spécialisée dans l’analyse des tendances médicales Patients Without Borders [1]. Selon l’American Journal of Medicine, le tourisme dentaire et médical représente une valeur globale de 439 milliards de dollars US en 2018. Des entreprises comme Doctours se positionnent alors comme des « agents de voyage de la santé ». En fonction des besoins du patient, de ses exigences et de ses moyens financiers, elles prennent le processus en charge de A à Z, sélectionnant le praticien adéquat, prenant les rendez-vous, réservant, enfin, les billets d’avion et le logement. Selon la fondatrice de Doctours, les « touristes médicaux » peuvent économiser jusqu’à 80 % en se faisant soigner hors du territoire américain.


Source : Medical Tourism Index,
International Healthcare Research Center. URL : http://www.healthcareresearchcenter.org/medical-tourism-index/. Consulté le 6 mars 2020.

Tendance repérée par Futuribles depuis 2006, le tourisme médical semble prendre de l’ampleur dans certains pays occidentaux, notamment en Europe de l’Est où il représentait 5 % des revenus générés par le tourisme total en 2017. Parmi les facteurs qui influencent le développement du tourisme médical, on trouve l’allongement de l’espérance de vie et le vieillissement démographique qui soulèvent de nouvelles problématiques de santé, l’augmentation du coût des soins et la diminution des aides financières publiques.

Selon un sondage conduit par la Medical Tourism Association en 2017, les soins principaux dont bénéficient les voyageurs sont, à parts égales, des greffes de moelle, des traitements en chimiothérapie, des opérations du pied, mais aussi en grande majorité des opérations de chirurgie esthétique. Parmi ces voyageurs, 40 % se déplacent pour un avortement ou une procréation médicalement assistée. Par ailleurs, la réduction du prix des transports, la structuration de l’offre, et l’innovation technologique dans des pays comme l’Inde, la Malaisie ou la Thaïlande, encouragent ces pratiques.

Carte des pays offrant des soins chirurgicaux
On remarque que la plupart se trouvent dans des régions où la population locale a le moins accès à la chirurgie.
Source : The Economist / Medigo, 2015.

Toutefois, selon une étude McKinsey datant de 2008, confirmée en 2014 par un rapport de l’entreprise Visa, les raisons qui motivent la plus grande majorité des voyageurs sont avant tout de l’ordre de l’accès à des technologies de pointe (40 % des répondants), parfois inaccessibles dans les pays d’origine, et à des soins de meilleure qualité (32 %). Environ 33 % des touristes médicaux seraient allés à l’étranger pour une chirurgie plastique, selon la Medical Tourism Association. Ce sont donc d’abord les populations les plus aisées qui bénéficient de ce genre de services, même lorsque l’argument économique est mis en avant par les fameuses agences de voyages spécialisées.

Touristes médicaux par zone d’origine, 2008
On note la forte concentration d’arrivées en Asie centrale et en Amérique du Sud, mais aussi certains échanges significatifs : seuls 2 % de Nord-Américains se rendent au Moyen-Orient contre 58 % de touristes de cette région-là qui vont en Amérique du Nord, par exemple.
Source : McKinsey Quarterly, 2008.

Cette caractéristique du tourisme médical fait donc craindre l’exacerbation d’inégalités déjà existantes, notamment en termes d’accès aux soins au sein des pays proposant des offres de tourisme médical, car si certains pays se spécialisent dans le traitement de patients étrangers au plus fort pouvoir d’achat, le coût des soins augmente pour la population locale qui, moins aisée, y a moins accès. C’est déjà en partie le cas, comme le montre la première carte apparaissant dans cet article. Directement liée à cet enjeu, se pose aussi la question de la « fuite interne des cerveaux », qui pourrait résulter d’un déplacement trop massif des professionnels de santé du secteur public au privé dans les pays les plus impliqués dans le tourisme médical, les médecins et chirurgiens pouvant être attirés par les meilleurs salaires pratiqués dans le privé.

D’autres craintes sont encore non résolues par les pouvoirs publics, qui semblent tolérer une pratique avant tout lucrative :

— La question de la responsabilité, en cas de complications par exemple, ou bien en termes de contrôle des conditions d’hygiène, etc. La qualité des soins n’est pas toujours garantie et la plupart des systèmes d’assurance santé nationaux ne couvrent pas les conséquences secondaires d’une opération médicale qui aurait eu lieu à l’étranger.

— La question de la confiance que peut faire le client à l’entreprise à qui il confie ses soins, qui peut non seulement l’orienter vers un mauvais service, mais aussi lui vendre abusivement des « produits » médicaux (notamment dans le domaine de la chirurgie esthétique), pratique que certains pays bannissent à l’échelle locale mais ne contrôlent pas hors de leurs frontières (comme la Belgique).

Du point de vue prospectif enfin, le tourisme médical pose un certain nombre de questions auxquelles les États concernés mais aussi les acteurs de la santé, des professionnels du soin aux assureurs, seront appelés à répondre si la tendance se confirme :

— Certains pays vont-ils se spécialiser dans certaines offres de santé, au point que la santé deviendra un secteur d’échanges internationaux comme les autres produits et services du commerce mondial ?

— Dans les pays, comme la France, partisans d’un accès égal et universel aux soins, faut-il craindre une externalisation des soins de santé les plus chers, qui risquerait de creuser les inégalités entre les plus riches, qui pourront se permettre de voyager pour se soigner, et les plus démunis ? Ne faut-il pas, par ailleurs, réfléchir à de nouvelles régulations pour limiter, ou du moins encadrer, ce genre de pratiques sur le territoire ?

— Côté assureurs, quelles seront les offres de demain au regard de cette tendance ? Faudra-t-il prévoir des assurances santé prenant en charge le tourisme médical ? Ou bien, à l’inverse, développer des assurances plus inclusives pour le prévenir ?

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Cet article est en accès libre jusqu'au 20/04/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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