Note de veille

Éducation - Santé

Enfants à besoins spécifiques et nouvelles stratégies éducatives

Par

En permettant d’envisager des processus éducatifs mieux adaptés au fonctionnement de notre cerveau, les sciences cognitives sont de plus en plus invoquées dans les discussions consacrées aux questions scolaires et constituent par exemple un point important du projet du ministre français de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer.

La connaissance des circuits cérébraux spécialisés mobilisés dans différents apprentissages permet ainsi de revoir la didactique de différentes disciplines (mathématiques, langage, syntaxe, lecture, langues étrangères, repérage dans l’espace, etc.) [1] et de mieux comprendre les mécanismes fondamentaux de l’apprentissage [2]. Elle aide tout aussi bien à repenser le découpage des séquences de cours (en fonction de l’articulation des temps de mémorisation, de restitution), les mécanismes d’incitation et de motivation, la structuration des supports, ou encore les rythmes scolaires [3]. Elle est enfin de plus en plus mobilisée pour développer des stratégies éducatives appropriées auxenfants dits « à besoins spécifiques ».

L’amélioration des moyens de dépistage et l’affinement des critères diagnostiques ont conduit à un accroissement significatif du nombre d’enfants reconnus comme étant « à besoins spécifiques ».Ceux-ci constituent actuellement 17 % de la population en âge scolaire [4] et sont essentiellement liés à des spécificités physiologiques et neurologiques [5].

Lesdits besoins sont liés à des troubles divers :dyslexie, dysorthographie, dyspraxie, dysgraphie, dyscalculie, dysphasie, troubles attentionnels avec ou sans hyperactivité, troubles exécutifs, mnésiques, troubles du spectre autistique… Certains de ces modes de fonctionnement se manifestent par une difficulté à utiliser l’information fournie par les sens et deviennent de véritables handicaps lorsqu’une réponse appropriée ne leur est pas proposée [6] ; d’autres se traduisent par une altération de la qualité de l’interaction sociale et de la communication. Dans tous les cas, les réponses et adaptations à ces besoins sont multiples et gagnent en efficacité avec les progrès de la recherche. Aux stratégies de remédiation et de rééducation (de la phonologie et de la lecture) de la dyslexie (déficit sélectif de l’identification des mots écrits [7]) s’ajoutent ainsi les stratégies de contournement (enseignement différent de la lecture, lecture par syllabe et phonème) [8]

Les recherches et expérimentations dans ce domaine sont elles-mêmes nombreuses. Les technologies numériques sont ainsi de plus en plus souvent mobilisées [9]. Elles conduisent à élaborer des dispositifs d’assistance personnalisée, d’entraînement ou de compensation pour les publics concernés. Elles permettent également une meilleure sensibilisation et une meilleure compréhension de ces spécificités. Ainsi, le développeur suédois Victor Widell a par exemple mis en ligne sur son site un simulateur de dyslexie [10]. Des dispositifs mobilisant la robotique, l’apprentissage automatique, l’informatique affective ou la réalité augmentée sont également mobilisés pour la détection et l’accompagnement des troubles envahissants du développement [11].

Tout aussi bien, la prise en compte des enfants à besoins spécifiques conduit à des évolutions dans les formes d’enseignement elles-mêmes. L’adaptation aux troubles « dys » implique en effet à la fois des interventions ciblées et des refontes globales dans la manière de faire cours, de transmettre l’information, l’expliciter, la séquencer. Ces adaptations impliquent ainsi un travail sur la pédagogie elle-même, sur les conditions concrètes de la mise en place d’un enseignement plus explicite. Au-delà de l’évolution des modalités de la pédagogie, la formation des enseignants aux besoins spécifiques leur permet aussi de développer un autre regard sur les difficultés des élèves en général. Cette attention peut leur permettre de mieux détecter d’autres types de troubles (par exemple visuels ou auditifs) non diagnostiqués, et d’éviter les cercles vicieux souvent engendrés par leur prise en compte trop tardive en matière de performance scolaire [12]. Certaines hypersensibilités pourraient même jouer le rôle de capteurs permettant de repérer des facteurs environnementaux quasi imperceptibles mais susceptibles de perturber les facultés d’apprentissage de nombreux élèves.

Plus avant, l’attention portée aux enfants à besoins spécifiques conduit certains scientifiques à réinterroger de façon globale les processus d’apprentissage, leur compréhension de la cognition, de la pensée. Laurent Mottron qualifie ainsi l’autisme d’autre intelligence [13] et s’emploie à réélaborer selon ses spécificités les échelles et instruments d’évaluation psychométriques. Ce faisant, il étudie les modalités de transmission d’information aux différents canaux sensoriels mobilisés pour l’apprentissage, à la façon dont on peut s’appuyer sur les intérêts spécifiques des enfants autistes, leur attraction pour certaines configurations, certains modes de comportement, pour construire de véritables « spirales éducatives [14] ».

De la même façon, certains pédagogues invitent à porter l’attention sur les points forts associés aux troubles (meilleur raisonnement spatial chez les personnes dyslexiques, meilleure attention au détail dans certaines circonstances, etc. [15]) et à s’appuyer sur ces capacités pour concevoir de nouvelles stratégies éducatives. Celles-ci sont élaborées à l’intention de ces enfants, mais peuvent enrichir de manière globale le répertoire d’actions et de méthodes à disposition des enseignants. Certains scientifiques enfin [16] considèrent ces particularités comme autant de portes d’entrée pour une meilleure compréhension du lien entre processus cérébraux et activités cognitives, donc pour une meilleure compréhension du fonctionnement de la cognition humaine dans ses différentes manifestations (abstraction, langage, construction d’objets mentaux, invention, etc.).

Cette prise en compte accompagne une lente évolution des mentalités elles-mêmes. Comprendre les déterminants physiologiques des comportements difficiles modifie notre appréhension de ce qui relève de notre personnalité ou de notre volonté. Certains enfants ont besoin de lunettes pour lire, d’autres d’un clavier pour écrire, d’autres encore de plus de pauses ou d’accompagnement à l’organisation… : autant de moyens ou d’outils permettant à une personne de compenser un fonctionnement non standard. Autoriser l’enfant à besoins spécifiques à utiliser les stratégies de compensation à l’école implique en d’autres termes une interrogation de nature éthique, philosophique, voire juridique, consacrée aux notions d’égalité et d’équité.

N.B. : l’auteur remercie M. Giacomoni pour ses remarques.



[1] Voir la vidéo « Les grands principes de l’apprentissage (Stanislas Dehaene) », Comité santé Club 3S, 19 décembre 2013. URL : https://www.youtube.com/watch?v=4NYAuRjvMNQ. Consulté le 6 décembre 2017.

[2] Selon Stanislas Dehaene, il s’agit en particulier de 1) l’attention, 2) l’engagement actif, 3) le retour d’information (ou feedback), 4) l’automatisation.

[3] Traités aussi plus loin.

[4] « Troubles des apprentissages. Les troubles “dys” », INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale). URL : https://www.inserm.fr/information-en-sante/dossiers-information/troubles-apprentissages. Consulté le 6 décembre 2017.

[5] La question de l’accroissement de la prévalence des troubles de l’attention en lien avec des facteurs environnementaux, en particulier l’exposition précoce aux écrans, est discutée depuis longtemps. Quelle que soit l’ampleur du phénomène, il ne remet toutefois pas en cause le caractère génétique et neurologique d’une part importante des hyperactivités.

[6] « Strategies for Teachers », DyslexiaHelp. URL : http://dyslexiahelp.umich.edu/professionals/dyslexia-school/strategies-for-teachers ; et « Orton Gillingham Instructional Approach », The Reading Well, 2016. URL : http://www.dyslexia-reading-well.com/orton-gillingham.html. Consultés le 6 décembre 2017.

[7]Piquemal Marie, « Contre le manque de confiance, des élèves dyslexiques jouent aux journalistes », Libération, 20 septembre 2016. URL : http://www.liberation.fr/france/2016/09/20/contre-le-manque-de-confiance-des-eleves-dyslexiques-jouent-aux-journalistes_1497016. Consulté le 6 décembre 2017.

[8]Guerrieri Celia, Guide de survie du professeur confronté à des élèves dys, 2015. URL : https://www.reseau-canope.fr/blog-savoirs-cdi/wp-content/uploads/2015/09/guide_de_survie_pour_les_profs1.pdf. Consulté le 6 décembre 2017.

[9]Bochu Anna, « Les startups se mobilisent contre la dyslexie », Atelier BNP-Paribas, décembre 2015. URL : https://atelier.bnpparibas/health/article/startups-mobilisent-contre-dyslexie ; « Dyslexie et autres troubles dys- : que peut le numérique ? », RSLN [Regards sur le numérique] Mag, 30 juin 2016, Microsoft. URL : https://rslnmag.fr/jeunesse/dyslexie-troubles-dys-handicap-accessibilite-numerique/. Consultés le 6 décembre 2017.

[10]Jalinière Hugo, « Impressionnant : ce que voit un dyslexique », Sciences et avenir, 10 mars 2016. URL : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/impressionnant-ce-que-voit-un-dyslexique_104386. Consulté le 6 décembre 2017.

[11] On pourra évoquer les robots Nao ou Leka, développés à l’intention des enfants autistes. Voir Benhaiem Annabel, « Leka, le robot français pour enfants autistes, veut s’implanter aux États-Unis », Huffington Post, 4 mai 2016. URL : http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/04/robot-enfants-autistes-leka-france-etats-unis_n_9829902.html. Consulté le 6 décembre 2017.

[12]Mateus Christine (avec Vives Agnès), « Éducation : il faut mieux diagnostiquer les enfants myopes », Le Parisien, 24 février 2017. URL : http://www.leparisien.fr/societe/education-il-faut-mieux-diagnostiquer-les-enfants-myopes-24-02-2017-6707010.php ; et Kovarski Caroline, Impact des troubles visuels sur la performance scolaire, Lyon : université Lumière Lyon2, thèse de doctorat en psychologie, janvier 2015. URL : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2015/kovarski_c/pdfAmont/kovarski_c_these_corr.pdf. Consultés le 6 décembre 2017.

[13]Chambres Emmanuelle, « “L’autisme : une autre intelligence” de Laurent Mottron », Bulletin scientifique de l’ARAPI (Association pour la recherche sur l’autisme et la prévention des inadaptations), n° 17, printemps 2006. URL : http://www.arapi-autisme.fr/pdf/BS/17/BS17-16note-lecture.pdf. Consulté le 6 décembre 2017.

[14]Mottron Laurent, L’Intervention précoce pour enfants autistes. Nouveaux principes pour soutenir une autre intelligence, Bruxelles : éditions Mardaga, 2016.

[15] Voir la synthèse « Dyslexie, dysorthographie, dyscalculie. Bilan des données scientifiques ». URL : http://jmb21470.pagesperso-orange.fr/Fichiers_PDF/insermdyslexie_synthese.pdf. Consulté le 6 décembre 2017.

[16]Forestier Florian, « Vilayanur Ramachandran : le cerveau fait de l’esprit. Enquête sur les neurones miroirs », Actu Philosophia, 11 décembre 2011. URL : http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article345. Consulté le 6 décembre 2017.

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