Note de veille

Économie, emploi - Éducation - Société, modes de vie

Des jeunes de plus en plus souvent déclassés

Par

En 1983, en France, 3 % des diplômés de niveau bac [1] sortis depuis au moins 11 ans de l’école étaient ouvriers ou employés non qualifiés, selon les données du bilan emploi-formation de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques). Trente-cinq ans plus tard, la proportion est de 17 %. Avec le même niveau de diplôme mais mesuré entre un et quatre ans de fin de formation initiale, la part est passée de 11 % à 39 %. Inversement, avec un niveau bac + 2, la part de cadres et professions intermédiaires a baissé de 89 % à 68 % pour ceux qui avaient quitté l’école depuis au moins 11 ans, et de 76 % à 53 % pour ceux sortis depuis un à quatre ans.

Part de cadres ou professions intermédiaires parmi les diplômés de niveau bac + 2, sortis depuis 1 à 4 ans, et 11 ans ou + de l’école (en %)

Source : INSEE. Champ : personnes ayant un emploi. © Centre d’observation de la société. *Rupture de série en 2003.

À 30 années d’intervalle, le même diplôme ne donne plus accès aux mêmes positions sociales : on assiste à un déclassement scolaire. À la sortie de l’école, une partie des jeunes diplômés est de plus en plus souvent contrainte d’occuper des emplois de niveau inférieur à ceux auxquels devraient lui permettre d’accéder ses titres scolaires. La jeunesse déclassée doit en rabattre sur ses exigences et descendre dans l’échelle sociale par rapport à ses espérances.

Part d’ouvriers ou d’employés non qualifiés parmi les diplômés de niveau bac, depuis 1 à 4 ans, et 11 ans ou + après leur sortie de l’école (en %)
Source : INSEE. Champ : personnes ayant un emploi. © Centre d’observation de la société. *Rupture de série en 2003.

Ce déclassement dit « professionnel », à l’entrée dans le monde du travail, n’est pas le seul à l’œuvre. Les carrières elles-mêmes sont devenues plus flexibles. La mobilité vers le haut est plus fréquente en cours de parcours, mais vers le bas aussi [2]. On parle alors de déclassement « intragénérationnel ». Comme le notait déjà l’INSEE dès le milieu des années 2000, « la mobilité descendante n’est plus un phénomène marginal [3] ». En particulier, passer par la case du chômage a souvent pour conséquence de devoir réduire ses prétentions en termes de poste de travail. « La proportion de cadres et professions intellectuelles supérieures âgés de 30 à 54 ans et ayant connu une mobilité descendante, qui n’était que de 2 % entre 1980 et 1985, est passée à 8 % pour les hommes et 9 % pour les femmes entre 1998 et 2003 »,relevait l’institut. Dans le même temps, la mobilité ascendante a aussi augmenté. Elle est passée de 18,8 % chez les hommes et 7,8 % chez les femmes, à respectivement 25,7 % et 11,2 % chez les ouvriers non qualifiés. Des données désormais anciennes, mais il y a malheureusement peu de chances qu’elles aient évolué du fait de l’accentuation de la crise.

Enfin, une troisième forme de déclassement est « intergénérationnelle » : c’est la mobilité sociale vers le bas ou le fait d’occuper une position sociale inférieure à celle de ses parents. L’ascenseur social fonctionne toujours, mais aussi plus souvent en mode descente comme l’avait remarqué dès la fin des années 2000 le sociologue Camille Peugny [4]. Selon l’INSEE, entre 1977 et 2015, la part des fils [5] âgés de 35 à 59 ans occupant une position sociale inférieure à celle de leurs parents a doublé, passant de 7,2 % à 15 %. Remarquons au passage qu’il s’agit au mieux de personnes qui avaient 35 ans [6] en 2015, donc nées au plus tôt en 1980. Pour les générations suivantes il est possible que cette forme de déclassement soit encore plus grande.

Les trois formes du déclassement constituent trois réalités sociales différentes, trois formes de désillusion, à l’embauche, au cours de vie professionnelle ou entre générations. Trois formes de parcours qui peuvent alimenter un sentiment d’échec, d’autant plus que la société valorise la réussite professionnelle comme élément essentiel de la réussite sociale. De cette forme de déclin social peut naître une frustration d’autant plus forte qu’on a le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait pour réussir d’un côté, et que la promesse de réussite et d’égalité est énoncée avec vigueur par l’institution publique de l’autre. Ce phénomène a des conséquences sur le regard que portent les jeunes sur la société. La violence du phénomène redouble quand s’ajoute le sentiment, fondé ou non, que ce rejet vient non pas des compétences, mais de discriminations, fondées par exemple sur la couleur de peau.

De ces désillusions naissent des tensions qui se manifestent sous différentes formes, comme les émeutes urbaines de 2005, les mouvements liés au « contrat première embauche » en 2006 ou à la loi Travail de 2016, l’épisode des « gilets jaunes », les blocages d’universités, etc. Une partie de la jeunesse a le sentiment de ne pas être entendue.

À l’avenir, on peut imaginer qu’au fil du temps, un nouvel équilibre s’installe : sauf pour une minorité, la valeur des diplômes diminue et l’on s’attend à avoir moins pour un même titre. Les vies deviennent plus flexibles, et l’on s’adapte à des parcours faits de réussites et d’échecs, de même qu’à réussir moins bien que ses parents. Une nouvelle société du travail serait en train de naître, plus incertaine, plus flexible. Pour qu’elle soit supportable, il faudrait que l’inversion de tendance, la deuxième chance, soit possible, ce qui en France est rarement le cas. Cela impliquerait de mettre en œuvre des moyens de formation et en particulier de formation professionnelle beaucoup plus importants que ceux qui existent aujourd’hui.

À ce scénario pessimiste, on peut opposer une évolution plus vertueuse. Une diminution du chômage, si elle s’accentue, peut aussi entraîner une réduction de l’effet de file d’attente. Les créations d’emplois qualifiés et intermédiaires se maintiennent [7]. Rien ne dit qu’à l’avenir l’essor des postes de bas niveau de qualification se poursuive et les politiques publiques — qui soutiennent massivement ce type d’emplois — pourraient désormais favoriser des postes plus qualifiés. On pourrait alors assister à un éclaircissement des horizons. Rien n’est joué.

-------------------------------------
Source : cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Tous bacs confondus. Ces données portent uniquement sur les personnes en emploi.

[2] On parle de mobilité ascendante quand une personne occupe une position sociale supérieure à celle d’origine. Soit au cours de sa carrière, soit par rapport à celle de son père.

[3]Monso Olivier, « Changer de groupe social en cours de carrière », INSEE Première,n° 1 112, décembre 2006.

[4]Peugny Camille, Le Déclassement, Paris : Grasset, 2009.

[5] Elle est difficile à mesurer chez les filles car l’activité féminine a fortement progressé ce qui fait que l’on compare des situations très différentes.

[6] Pour mesurer la mobilité sociale entre père et fils on doit observer des personnes insérées depuis une assez longue période dans le monde du travail.

[7] Voir « L’introuvable polarisation des emplois », Centre d’observation de la société, 19 février 2020.

Read related content

Devenir membre

Cet article est en accès libre jusqu'au 7/05/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

Membership