Note de veille

Société, modes de vie

De moins en moins de crimes en France

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Si les meurtres occupent une large place dans la chronique des faits divers, on oublie souvent de rappeler une tendance très nette : on s’entretue de moins en moins en France. Il y a 20 ans, on comptait 1 600 meurtres par an, aujourd’hui on en dénombre deux fois moins alors que la population a augmenté. Le taux d’homicides a baissé de 3 à 1,3 pour 100 000 habitants entre 1993 et 2017. Depuis 2008, le nombre d’assassinats (hors impact du terrorisme) est resté stable autour de 800 par an, ce qui suffit pourtant à alimenter la chronique médiatique tous les jours.

Taux d’homicide pour 100 000 habitants en France
Source : ministère de l’Intérieur. © Centre d’observation de la société.

La diminution du nombre d’homicides est une tendance profonde, que l’on peut même faire remonter à la fin du Moyen Âge selon le sociologue Nicolas Bourgoin [1]. Les violences entre les personnes sont de plus en plus contrôlées par l’État, qui structure son monopole de la violence physique légitime [2]. En France, le dernier duel à l’épée a eu lieu en 1967.

Évolution du taux d’homicide pour 100 000 habitants en France sur très longue période

Source :
Bourgoin Nicolas, op. cit., d’après la statistique annuelle des condamnations.

Comme le note un autre sociologue, Laurent Mucchielli, on assiste à une remontée dans les années 1970, jusqu’au milieu des années 1980 : « Depuis la Première Guerre mondiale, c’est la seule période où l’homicide a augmenté durablement en temps de paix [3]. » Au cours de cette période, le chômage a été multiplié par six pour les hommes, ce qui peut constituer l’une des explications. L’immense majorité des crimes sont commis par des hommes vivant dans une situation de grande précarité ; le lien au travail est l’une des formes d’intégration sociale : « 90 % des sujets actifs [les auteurs de crimes] appartiennent aux milieux populaires et s’y situent corrélativement dans les plus basses tranches de revenus », note Laurent Mucchielli. Dans le même temps, cette période est marquée par de nombreux crimes racistes à la suite de la guerre d’Algérie.

Dans ce cas, comment expliquer la baisse du nombre d’homicides depuis les années 1990, alors que le chômage et la précarité demeurent à un niveau élevé ? Tout d’abord, les données de longue période (voir graphique ci-dessus ; les données ne sont pas exactement comparables) montrent que la diminution récente nous ramène au niveau qui prévalait dans les années 1930. La baisse qui suit les années 1990 constitue une sorte de retour à la normale, et c’est la période 1945-1975 qui fait exception et qu’il faudrait expliquer. D’autres phénomènes ont joué. On peut penser que le chômage et la précarité ont été intégrés, normalisés. L’effet du choc est passé. Selon Laurent Mucchielli, la diminution des homicides résulte aussi du déclin des crimes racistes et plus généralement de la violence politique, de la réduction des règlements de compte armés entre bandes, ainsi que de la diminution des violences extrêmes lors de braquages. Au-delà, un processus de stigmatisation, de rejet de la violence extrême [4] , dont on retrouve plus particulièrement l’écho aujourd’hui dans les violences faites aux femmes, semble avoir repris son cours, après l’intermède des années 1970-1980.

Qu’en sera-t-il demain ? La pacification de la société est-elle durable ? La surmédiatisation d’un petit nombre de crimes et leur amplification sur les réseaux sociaux ne doivent pas nous faire perdre de vue les évolutions de fond. Les données de longue période montrent même que l’on pourrait tomber encore plus bas et revenir à la situation des années 1950 et 1960. Plusieurs facteurs jouent favorablement. Les moyens de la surveillance publique et de la protection privée se renforcent. L’élévation du niveau diplôme pousse à une plus grande maîtrise des comportements et à une opposition à la violence. Le processus d’égalisation des rôles femmes-hommes et les campagnes menées contre les violences faites aux femmes vont dans le bon sens.

Le principal risque opposé ne semble pas relever d’une modification durable des comportements individuels, mais d’événements exceptionnels qui peuvent se produire : effet des guerres et terrorisme dans un monde où les conflits persistent et où l’on peut plus facilement exporter la violence sur un territoire étranger. Une montée de tensions sociales internes fortes pourrait aussi déboucher sur le retour de groupes radicaux (politiques, religieux, etc.) utilisant la violence physique comme cela a été le cas dans certaines manifestations récentes, sans aller jusqu’à l’homicide. Autant d’éléments par définition imprévisibles.

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Source :
cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Voir Bourgoin Nicolas, La Révolution sécuritaire, Nîmes : éd. Champ social (Questions de société), 2013.

[2] Selon l’expression du sociologue Max Weber, pour qui la définition même de l’État est le seul à disposer du droit faire usage de la violence physique.

[3]Mucchielli Laurent et Spierenburg Pieter (sous la dir. de), Histoire de l’homicide en Europe. De la fin du Moyen Âge à nos jours, Paris : La Découverte (Recherches), 2009.

[4] Bien décrit dansMucchielli Laurent, L’Invention de la violence. Des peurs, des chiffres et des faits, Paris : Fayard, 2011.

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