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Contre l’étalement urbain, faut-il interdire les pavillons neufs ?

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Le maire d’Alsterdorf, commune de la périphérie de Hambourg, a interdit en février 2021 la construction de maisons individuelles neuves, au motif qu’il considère ce type d’habitat comme « dépassé » et antiécologique [1]. Cette décision a fait grand bruit en Allemagne et posé une question embarrassante aux Grünen, à un moment où ceux-ci se préparent à participer à une coalition gouvernementale. Leurs opposants ont eu beau jeu de qualifier cette décision d’intrusive et de totalitaire. La décision a aussi été largement relayée dans la presse française, ce qui invite à s’interroger sur sa portée prospective.

Il est évident que le pavillon, dans sa forme actuelle la plus courante (terrain de 500 à 1 000 mètres carrés dans un lotissement), est un mode d’habitat fort peu écologique. Il consomme beaucoup de terrain et, étant situé dans des zones de faible densité, il est le plus souvent desservi par une (ou deux) voitures à carburant fossile. 

Faut-il pour autant interdire le principe de l’individuel ? Cela paraît à la fois difficile et injustifié. Même si elle est moins populaire en Allemagne (33 % des ménages) qu’en France (57 % des ménages, 65 % de la population), la maison correspond à une demande sociétale forte, associée aux notions d’indépendance, de liberté, d’espace et de temps libre. L’appartement, c’est un logement (concept fonctionnel et utilitaire) tandis que la maison, c’est un habitat à forte charge symbolique que l’on peut personnaliser et s’approprier. Il y a aussi, dans le choix de la maison, une dimension ludique, fort bien documentée par le sociologue Jean Viard. Habiter une maison, c’est un peu « habiter en vacances », même si la piscine et le barbecue ne font pas toujours partie du programme [2]. Une interdiction de ce modèle en France, y compris pour des motifs écologiques, paraît donc peu envisageable, et d’autant moins nécessaire qu’il  existe des alternatives au pavillon.

L’habitat individuel, ce peut être aussi la maison de ville (terrain de 200 à 500 mètres carrés), collée à ses voisines et intégrée dans des « îlots mixtes » avec de petits collectifs. Cette formule a été développée depuis de nombreuses années dans des centres urbains denses (par exemple à Nantes ou à Bordeaux), mais aussi dans l’éco-quartier Vauban, modèle d’habitat écologique situé au sud de l’Allemagne (à Fribourg-en-Brisgau).

Rappelons que les densités urbaines que l’on trouve dans certaines bastides provençales, aux maisons et rues étroites, sont supérieures à celles de certains grands ensembles de logements collectifs. San Francisco (et sa célèbre maison bleue) offre aussi un bel exemple de ville bâtie sur le principe de la maison urbaine. Ce n’est donc pas l’habitat individuel qui est interpellé par la donne écologique, mais la forme qui lui a été donnée, et souvent imposée par des règlements d’urbanisme désastreux. En France,  ceux-ci ont longtemps limité à des niveaux très bas les coefficients d’occupation des sols (COS). Un COS de 0,20 (valeur fréquente dans les lotissements) signifiait qu’il fallait 1 000 mètres carrés de terrain pour construire une maison de 200 mètres carrés habitables !

Il faut noter, de ce point de vue, le correctif important apporté à ces règlements « pousse-au-crime » par la loi ALUR (Accès au logement et urbanisme rénové), votée en France en 2014 à l’initiative de la ministre écologiste Cécile Duflot. Cette loi a en effet supprimé la notion de COS et rendu possible une densification modérée des zones pavillonnaires. Un ménage disposant d’un grand terrain peut désormais le diviser et y faire construire une autre habitation.

La question de la maison individuelle est une question politiquement très sensible. En fait, il y a toujours eu, dans l’opposition individuel / collectif une dimension idéologique, la droite préférant la maison de propriétaire, et la gauche la location en collectif, si possible dans le parc social. En déclarant que la maison est un « habitat du passé », le maire d’Alsterdof a donc réactivé un discours qui n’a rien de particulièrement novateur — Le Corbusier, déjà, reprochait à la maison individuelle son caractère passéiste et « antimoderne ».

Sa décision a toutefois eu le mérite de poser une bonne question : comment concilier impératif écologique et plaisir d’habiter ? Il faut bien reconnaître que cette question est loin d’avoir été appréhendée avec la subtilité qu’elle mérite.



[1]Bonnebas Violette et Millard Sébastien, « Contre l’étalement urbain, l’Allemagne commence à interdire les pavillons neufs », Reporterre, 22 février 2021.

[2]Viard Jean, Éloge de la mobilité. Essai sur le capital temps libre et la valeur travail, La Tour d’Aigues : éd. de l’Aube, 2006.