Note de veille

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Cette lancinante et bien réelle insécurité alimentaire

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La définition de la sécurité alimentaire est bien connue. Il s’agit de la régularité d’accès à des produits agricoles et alimentaires en quantités suffisantes, assortie d’une qualité nutritionnelle répondant aux besoins physiologiques des individus. Tout observateur de l’évolution de la faim dans le monde, familier des statistiques produites par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), prendra a contrario la mesure de la persistance de l’insécurité alimentaire.

Alors que le nombre de mal-nourris avait diminué depuis les années 1990 à la faveur du développement économique de certains pays qualifiés d’émergents, il s’est redressé depuis la flambée des prix agricoles des années 2007-2012. Les accidents climatiques (sécheresses, inondations), les insectes destructeurs de cultures, sont à l’origine d’une impossibilité de garantir la « soudure alimentaire », d’équilibrer l’offre et la demande de biens agricoles et alimentaires.

À ces paramètres depuis longtemps bien identifiés et mesurés, s’ajoutent depuis une décennie les répercussions des conflits militaires sur la sécurité alimentaire (Yémen, Sud-Soudan, Syrie, Irak, Nigeria, Somalie…). Selon la FAO, la multiplication de ces conflits armés prive l’agriculture de sa main-d’œuvre sous l’effet de l’exode rural et des décès, endommage les outils de production agricole, les infrastructures routières, portuaires, et fragilise les conditions d’accès à la nourriture.

Les quantités sont là

Pourtant, les bilans agricoles mondiaux continuent d’être de plus en plus excédentaires d’une année sur l’autre. La récolte mondiale de grains (céréales) par exemple, devrait atteindre 2,175 milliards de tonnes à la fin de la campagne 2019-2020, et les projections pour la campagne 2020-2021 s’établissent à 2,223 milliards de tonnes, ce qui représenterait les plus abondantes des récoltes de l’histoire de l’humanité, aussi loin que remontent les données chiffrées. Le rapport entre les stocks disponibles et la consommation mondiale (consommation humaine, animale et à usage industriel) se stabilise entre 27 % et 30 % sur ces cinq dernières années, mais avec des différences de plus en plus fortes entre les types de grains. Ainsi, si le ratio stock/consommation décline à 23 % pour le maïs, du fait de la très forte augmentation de la consommation animale (celle-ci a augmenté de 119 millions de tonnes depuis la campagne 2015-2016), les ratios pour le blé et le riz, dont la consommation est très majoritairement humaine, atteindraient un record de 37 % pour la prochaine campagne. Ce qui équivaut à une couverture annuelle de plus de quatre mois de la consommation mondiale de ces deux céréales, essentielles dans les différents régimes alimentaires à travers le monde. Au plus fort de la crise de 2008-2009, ce ratio n’était pas aussi élevé, la couverture annuelle n’ayant atteint qu’à peine deux mois, participant même du processus de flambée des prix des céréales et des oléagineux, et plongeant les populations de certains pays dans une dynamique d’émeutes de la faim, en particulier dans les centres urbains d’Afrique subsaharienne.

Quand un virus s’en mêle

Et puis, surgissant d’on ne sait où, un virus — et la pandémie associée, le Covid-19 — occasionne depuis le début de l’année 2020, une nouvelle poussée d’insécurité alimentaire, au point de provoquer des tensions sociales dans plusieurs pays. L’instauration d’un confinement dans plus d’une centaine de pays s’est traduite simultanément par une suspension des activités de production, conduisant les salariés au chômage et à des réductions de salaires, par une raréfaction de la main-d’œuvre dans les exploitations agricoles, par une fermeture des écoles, empêchant les enfants de se nourrir dans les cantines scolaires, et par une désorganisation des chaînes logistiques se répercutant sur l’acheminement des produits alimentaires.

Cette insécurité alimentaire par la voie virologique a amené les populations les plus en difficultés, gravement touchées par les inégalités, à descendre dans la rue au motif qu’elles ont faim : au Chili, au Bangladesh, au Liban, au Congo… Sans que cela ne soit une véritable surprise, des poches d’insécurité alimentaire sont aussi apparues en France, dans des zones déjà socialement précaires, comme la Seine-Saint-Denis ou les quartiers Nord de Marseille.

Afin de sécuriser leurs approvisionnements intérieurs et de ne pas dépendre d’une trop ample fluctuation des prix, certains pays producteurs de denrées agricoles ont décidé, en avril 2020, de restreindre, voire de suspendre leurs exportations. Viêt-nam, Cambodge et Myanmar pour cette denrée symbolique qu’est le riz, dont le prix flambe depuis le printemps 2020 (graphique ci-dessous) ; Russie et Kazakhstan pour le blé, la farine ou l’huile de tournesol, exportent moins ou plus du tout, au moins pour encore quelques semaines ou mois, participant ainsi d’une insécurité alimentaire dont le monde n’avait guère besoin. De surcroît, ce type de décision politique est porteur de tensions diplomatiques entre les nations importatrices et les exportateurs de telles denrées.

La complexité d’une équation

L’insécurité alimentaire caractérise donc encore, et sans doute pour plusieurs années, l’économie mondiale. Plusieurs études prospectives montrent en effet qu’à l’horizon 2050, en Asie comme en Afrique, la dépendance alimentaire de nombreux pays continuera d’être élevée, les obligeant à importer davantage, mais dans un contexte géopolitique et géoéconomique des plus incertains. À l’horizon 2050, la demande alimentaire devrait, selon la projection de l’INRAE, augmenter fortement en Afrique subsaharienne et dans une partie de l’Asie (Inde en particulier).

Pour répondre à ces besoins alimentaires des populations, la production agricole mondiale devra nécessairement s’accroître, y compris, autant que faire se peut, dans les pays importateurs, afin pour ces derniers, de gagner en autosuffisance. Desserrer la contrainte d’approvisionnement peut passer par la réduction du gaspillage alimentaire dans le monde.

C’est là que l’équation alimentaire mondiale se complexifie et pourrait devenir insoluble. Car à l’agenda des États, comme de la majorité des populations, le défi climatique et la préservation de l’environnement et de la biodiversité contiennent parfois une remise en cause de l’acte de production. C’est évidemment le cas dans l’Union européenne, à en juger par les ambitions définies tout récemment dans le cadre du double projet « De la ferme à la table », et « Stratégie en faveur de la biodiversité 2030 ». Que l’Union cherche ainsi à définir un nouveau contrat social, sans doute, mais est-ce que cela doit se réaliser au détriment de la sécurité alimentaire du monde ? Le desserrement de l’instabilité des relations internationales passe inévitablement par une sécurisation des approvisionnements alimentaires, perspective dont ne peut faire abstraction l’Union européenne. Géostratégie et pacification des relations internationales, et agriculture sont intimement liées.

L’objectif initial de la FAO qui était de construire un monde sans faim demeure. Il est de plus en plus inatteignable. C’est pourquoi la tenue régulière de Conférences des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques mériterait de s’articuler, plus que de s’opposer, à des événements du même registre dédiés à l’agriculture et à l’alimentation. Souhaitons que les crises de 2008 et de 2020 constituent des forces de rappel propices à faire de l’agriculture le noyau dur d’une stabilité des relations entre les pays.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 6/08/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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