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Géopolitique - Institutions

Brésil : les grands écarts annoncés du régime Bolsonaro

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Jair Bolsonaro, entré en fonctions le 1er janvier 2019 à la tête du Brésil, est-il un « Trump tropical » comme l’estiment de nombreux commentateurs ? Une campagne agressive menée sur les réseaux sociaux et indiquant déjà un style de gouvernance, un discours autoritaire qui ne s’embarrasse guère de contre-arguments et, sur le fond, des prises de position ultraconservatrices, sécuritaires et climato-sceptiques, justifient la comparaison. Or, tout comme son homologue de la Maison Blanche confronté au shutdown et aux répliques d’un Congrès hostile, Jair Bolsonaro pourrait se heurter à au moins trois sources de blocage. La première tient à un Congrès éclaté en une trentaine de partis et susceptible de défaire à tout moment une majorité parlementaire déjà fragile. La deuxième émane de la puissance des pouvoirs locaux, à commencer par celle des gouverneurs d’État. La troisième a trait aux tendances internes, et parfois contradictoires, du nouveau pouvoir exécutif.  Le « Capitaine » tiendra-t-il ses troupes ?

Trois grandes factions se dégagent au sein des 22 portefeuilles de la coalition gouvernementale « bolsonariste ». L’une, militaire, est incarnée au premier chef par le vice-président et ancien général d’active Hamilton Mourão. Une autre, enracinée dans l’oligarchie nationale, prend notamment figure avec la ministre de l’Agriculture Tereza Cristina da Costa, issue du lobby de l’agrobusiness, ou son collègue de l’Économie Paulo Guedes, formé à l’école de Chicago. La troisième, enfin, rassemble le courant évangélique, dont la pasteur et nouvelle ministre de la Femme, de la Famille et des Droits de l’homme Damara Alves a d’emblée résumé la croisade morale : « Une nouvelle ère commence au Brésil, les garçons s’habilleront en bleu et les filles en rose. »  Avant de rectifier sur la forme.

Entre nationalisme et ultralibéralisme

Le terrain économique pourrait susciter un premier achoppement entre les deux premières tendances du bolsonarisme, au vu des mesures drastiques que compte mettre en œuvre Paulo Guedes pour désendetter l’État et attirer des investisseurs. Le vaste programme de privatisations prôné par le ministre de l’Économie devrait concerner quelque 150 entreprises. Le groupe pétrolier Petrobras, fleuron de l’industrie nationale, sera-t-il du lot ? Roberto Castello Branco [1], appelé à en assumer la présidence, l’avait annoncé le 19 novembre 2018 en se prévalant de son ami personnel Paulo Guedes. L’annonce avait été plus tard démentie par le candidat Bolsonaro, sans doute soucieux de ménager le tropisme souverainiste de son entourage militaire. Une polémique du même ordre avait surgi à propos d’une possible privatisation de la Poste, autre symbole national. Les ambitions exportatrices du camp de l’agro-industrie devraient, en revanche, éloigner la nouvelle administration brésilienne de l’attitude protectionniste observée par un Donald Trump.

L’enjeu environnemental souligne un autre dosage entre souverainisme et ultralibéralisme. Il s’est, là encore, manifesté durant la campagne électorale, quand le candidat Bolsonaro a menacé de retirer le Brésil de l’accord de Paris sur le climat, dans le sillage des États-Unis. La menace a, aussitôt, été nuancée par un maintien conditionné à l’exigence que « la souveraineté du Brésil sur l’Amazonie soit pleinement respectée [2] ». À quel prix ? La nomination de Ricardo de Aquino Salles au ministère de l’Environnement, qui a failli passer sous tutelle directe de l’Agriculture, pointe ici une tendance nettement favorable à l’agro-industrie. Ancien secrétaire à l’Environnement du gouvernement de l’État de São Paulo, le nouveau titulaire du portefeuille s’est illustré par des tentatives de concession de 34 espaces forestiers à des compagnies privées [3]. Devenu président, Jair Bolsonaro a annoncé son intention de lancer l’activité minière dans la réserve indigène de Raposa-Serra do Sol. Situé dans l’État amazonien de Roraima et comptant 17 000 kilomètres carrés, le territoire regorge de métaux rares et détiendrait l’une des plus importantes réserves mondiales d’uranium.

Le géant encombrant 

Les projets de Jair Bolsonaro pour l’Amazonie ne sont pas sans poser de difficultés. Au plan interne, ils impliqueraient, sous réserve de l’appui d’un Congrès morcelé, de réviser les clauses de la Constitution démocratique de 1988 relatives à la démarcation des terres autochtones. L’exploitation à grande échelle des ressources forestières pourrait, en outre, contrevenir au projet de couloir écologique transnational « Triple A », qui prévoit une zone de protection de 135 millions d’hectares. Rien n’indique néanmoins que ce projet associant initialement le Brésil, la Colombie et le Venezuela soit maintenu dans un contexte de polarisation accrue entre ce dernier pays et ses voisins. Enlisé dans une crise économique et politique interminable, et devenu l’épouvantail des nouveaux gouvernements conservateurs, le Venezuela vient de subir l’opprobre général du Groupe de Lima [4], le 4 janvier, enjoignant Nicolas Maduro de renoncer à un nouveau mandat présidentiel [5].

De l’autre côté du spectre politique, la présidence Morales en Bolivie fait idéologiquement les affaires de Jair Bolsonaro qui, comme son homologue vénézuélien, est un adepte du discours de la guerre froide (« révolutionnaires » versus « impérialistes, ou « monde libre » versus « péril rouge »), toujours vivace en Amérique latine. Jair Bolsonaro a promis de purger le Brésil du marxisme et ce discours fédère pour l’instant les trois tendances gouvernementales. Le nouveau ministre de la Maison civile (sorte de Matignon brésilien) Onyx Lorenzoni a d’ores et déjà annoncé la rupture des contrats de plus de 300 fonctionnaires engagés sous les gouvernements précédents et soupçonnés de sympathie envers le Parti des travailleurs [6]. La chasse aux sorcières, entreprise notamment dans le secteur éducatif, n’est pas sans réveiller le spectre de l’époque militaire (1964-1985) que Jair Bolsonaro invoque avec nostalgie. La purge sera sans doute plus difficile à étendre à une presse concentrée et inféodée à l’oligarchie libérale. Elle pourrait, à terme, isoler le pays sur la scène internationale si, comme c’est à craindre, le nouveau président décide d’aller au bout de ses intentions liberticides.

Enfin, Jair Bolsonaro devra compter avec un autre ennemi : lui-même. Élu sous l’apparence d’une figure neuve et pure, malgré ses 28 ans de députation fédérale, l’homme a lié son destin présidentiel à la lutte contre la corruption, à l’origine du divorce entre la population et sa classe politique. La nomination du magistrat Sérgio Moro, tombeur de l’ancien président Lula, au ministère de la Justice se veut la garantie d’une telle promesse. C’est oublier un peu vite les très nettes orientations idéologiques de l’ancien juge. C’est oublier aussi les soupçons de malversation [7] impliquant le fils aîné du nouveau président à peine investi.



[1]Prazeres Leandro, « Futuro chefe da Petrobras já disse que privatização da empresa é “urgente” », Economia / UOL, 19 novembre 2018. URL : https://economia.uol.com.br/noticias/redacao/2018/11/19/roberto-castello-branco-petrobras.htm. Consulté le 22 janvier 2019.

[2]Denis Anne, « À peine investi, Bolsonaro lance l’offensive sur l'Amazonie », Slate, 7 janvier 2019. URL : http://www.slate.fr/story/171951/jair-bolsonaro-offensive-amazonie-protection-environnement-climatoscepticisme. Consulté le 22 janvier 2019.

[3]Daugeard Marion, « Après les rétropédalages, Bolsonaro maintient le cap de son programme environnemental », Mediapart, 13 décembre 2018. URL : https://blogs.mediapart.fr/marion-daugeard/blog/131218/apres-les-retropedalages-bolsonaro-maintient-le-cap-de-son-programme-environnemental. Consulté le 22 janvier 2019.

[4] Organisme multilatéral régional, le Groupe de Lima a été institué le 8 août 2017 dans la capitale péruvienne afin de promouvoir une issue pacifique à la crise vénézuélienne. Il regroupe à l’origine 12 pays (Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama, Paraguay et Pérou), depuis rejoints par le Guyana et Sainte-Lucie. Seul le Mexique a refusé de signer la dernière déclaration du groupe, le 4 janvier, déclarant illégitime le nouveau mandat du président vénézuélien. 

[5] « Venezuela : le Groupe de Lima demande à Maduro de renoncer à son second mandat », Radio France internationale, 5 janvier 2019. URL : http://www.rfi.fr/ameriques/20190105-venezuela-groupe-lima-maduro-deuxieme-mandat-illegitime. Consulté le 22 janvier 2019.

[6]Uribe Gustavo, « Para ‘despetizar’ governo, Casa Civil anuncia exoneração de servidores em cargos de confiança », Folha de S.Paulo, 2 janvier 2019. URL : https://www1.folha.uol.com.br/poder/2019/01/para-despetizar-governo-casa-civil-anuncia-exoneracao-de-servidores-em-cargos-de-confianca.shtml. Consulté le 22 janvier 2019.

[7] « Le fils de Jair Bolsonaro accusé de malversation », Tribune de Genève, 28 décembre 2018. URL : https://www.tdg.ch/monde/fils-jair-bolsonaro-accuse-malversation/story/27976739. Consulté le 22 janvier 2019.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 8/03/2019. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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