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Alerte sur la robotique des services

Après le monde de l’industrie où les robots se multiplient, la robotique s’étend désormais au monde des services. Et ce marché mondial qui représentait environ 25 milliards d’euros en 2015 et 100 milliards en 2018, pourrait atteindre les 200 milliards d’euros en 2023 selon la Fédération internationale de la robotique.

Développement de la robotique de service

Cette robotique des services se distingue de sa sœur jumelle industrielle par le fait qu’elle est en interaction physique avec l’usager final humain. Cette situation s’accompagne de caractéristiques particulières, notamment en matière d’interface, elle implique une communication en langage naturel et des capacités de reconnaissance des expressions des visages humains ou de décryptage du langage corporel. Elle comporte aussi des contraintes de sécurité particulièrement exigeantes, y compris dans les interactions avec des non-professionnels. À cela s’ajoute un autre trait, la forme extérieure que prend l’instance robotique a une influence directe sur ses interactions avec les humains. Ainsi, un dispositif embarqué, comme un pilote automatique dans un véhicule, ne suscitera pas les mêmes réactions qu’un humanoïde, un androïde voire un clone d’humain [1].

Pour autant, cela restera un robot dans tous les cas, c’est-à-dire un dispositif doté de trois fonctionnalités de base : des capteurs pour saisir son environnement, des processeurs pour l’analyser et prendre des décisions, et des actionneurs (moteurs, outils, bras articulés) pour agir sur celui-ci. Cette définition très classique mérite d’être complétée pour tenir compte des évolutions récentes qui sont intervenues avec les progrès de l’intelligence artificielle (IA). De sorte que l’on parle désormais de robots intelligents et que ceux-ci semblent appelés à dominer la robotique des services. Une machine dotée de l’IA aura des capacités nouvelles de perception, de mémoire, de raisonnement, d’inférence et surtout d’apprentissage. Et si l’on se rappelle que la connectivité est l’une des technologies de l’intelligence artificielle, il est clair que nous n’avons plus affaire à une instance isolée, formant un couple avec son interlocuteur humain, mais bien qu’en face de l’homme il y aura potentiellement une intelligence artificielle centralisée, voire une communication en temps réel avec d’autres machines. Quant à la capacité d’apprentissage, en l’état actuel dominée par le machine learning et le deep learning, elle est directement fonction des informations collectées. C’est dire si le robot peut se transformer en un inquisiteur d’autant plus efficace que son statut de machine qui ne juge pas et qui peut même manifester de l’empathie est de nature à surmonter les réticences de ses interlocuteurs humains à livrer des données personnelles.

Enfin, il est important de souligner que le robot lui-même est une plate-forme, capable d’évoluer de manière autonome dans un environnement humain et que les tâches qu’il accomplira seront le résultat de la programmation des algorithmes de son IA, avec l’aide des systèmes informatisés (cloud) avec lesquels elle est en liaison.

Alors, cette robotique peut-elle investir le monde des services et dans de nombreuses situations, se substituer aux humains, les condamnant au chômage ou les reléguant dans des tâches de si peu de valeur que les algorithmes n’ont pas été développés pour les réaliser ?

Quelle répartition des rôles entre robots et humains ?

Dans ce domaine, le facteur temps est essentiel. Il est vrai que deux des trois fonctionnalités, en l’occurrence la perception et les processeurs, ont beaucoup évolué. En matière de capteurs, les progrès sont considérables, comme l’illustre l’évolution de la perception des véhicules autonomes désormais équipés de radars, de lidars [2] ou de dispositifs qui travaillent dans le spectre visuel. Pour ce qui est de l’IA, de nombreux progrès sont attendus, notamment dans le développement d’IA instanciées [3] dans certains métiers, et le rythme des avancées aura une incidence forte sur le calendrier des capacités nouvelles de la robotique. À cet égard, une approche purement sectorielle serait trompeuse, car des surprises peuvent survenir si des fonctionnalités spécifiques, mises au point dans un secteur, se révèlent opératoires ailleurs.

Il en va autrement de la troisième faculté de la robotique, celle des actionneurs, qui n’a pas suivi le même rythme. Si la robotique maîtrise déjà toutes les commandes d’un véhicule ou d’un avion, c’est parce que ces fonctions étaient déjà assistées et que les actionneurs étaient en place, ce qui constitue une exception. Pour les humanoïdes, la position debout n’est pas encore totalement acquise et les déambulateurs robotisés sont encore majoritaires. Pour la manipulation, beaucoup reste à faire. Débarrasser un objet d’une table sans le casser, ouvrir un tiroir ou une porte, manier du linge ou des pièces non solides, par exemple, appartiennent encore au domaine de la recherche.

Cependant, les progrès se succèdent à un rythme accéléré et, une fois la capacité technique obtenue, le basculement vers la robotisation sera rapide voire brutal car les freins à la robotisation ne dépendront plus que de l’économique et du social — incluant à la fois l’acceptation des robots et les impacts qu’ils auront sur l’emploi. Selon toute vraisemblance, nous assisterons dans les mois et les années à venir à un calendrier de mutations se succédant par étapes au cours desquelles des pans de métiers auront à se transformer ou même disparaîtront. Les robots cueilleurs de fruits sont, par exemple, en cours de développement et menacent les emplois majoritairement réservés à des saisonniers ou des migrants.

Des robots agriculteurs pourront s’occuper des plantations et procéder à la récolte.

© Kung_tom / Shutterstock

Ce basculement annoncé semble inéluctable car il s’inscrit dans une histoire au cours de laquelle, l’homme a toujours créé des outils pour pallier ses limitations naturelles. Il ouvre d’ailleurs de nombreuses perspectives bénéfiques : l’exploration et l’exploitation des ressources partout où l’environnement est inhospitalier ou dangereux, l’intervention de secours dans les mêmes conditions ; l’assistance aux personnes vulnérables et le maintien de fonctionnalités corporelles ou leur augmentation avec des exosquelettes qui réduiront la pénibilité des tâches ; le contrôle des machines de l’environnement technique qui se dessine, etc. Mais il n’est pas dénué de menaces. Si, comme par le passé, c’est à l’homme de s’adapter à ces technologies, la transformation des métiers moyennement qualifiés risque de s’accompagner de souffrance réelle pour ceux qui devront s’y habituer, y compris la perte de compétences devenues obsolètes. Et puis on ne peut écarter la perspective d’une crise des emplois de niveau intermédiaire. Enfin, on ne peut passer sous silence le risque sur la vie privée que ces robots, sympathiques inquisiteurs mais mouchards à la mémoire infaillible, font peser sur la société.

Encadrement éthique et réglementaire

Alors comment se préparer à cette nouvelle mutation qui se profile ? Certainement, une partie de la réponse est à trouver dans la régulation qui doit accompagner les changements qui s’annoncent. C’est flagrant en matière de sécurité compte tenu de l’activité des robots dans des environnements humains ouverts, cela l’est encore pour les informations personnelles qui relèvent de la protection de la vie privée. C’est aussi le cas de règles de comportement du robot qui doivent s’inscrire dans un cadre éthique, sujet désormais à l’ordre du jour de nombreuses réflexions souvent associées à celles sur l’IA. Ainsi le Parlement européen s’est saisi de la question de la responsabilité en matière de robotique [4]. La Commission européenne a mis en place un groupe de travail [5]. En France, l’approche est souvent plus générale et on peut citer le Comité d’éthique du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) [6], les travaux de la CNIL [7] ou encore les travaux de DataIA (Institut convergence dédié aux sciences des données, l’intelligence artificielle et la société) [8].

Les réponses ne peuvent être exclusivement réglementaires. Aussi je voudrais ici suggérer deux pistes de réflexion. D’une part la robotique de service, comme mentionné plus haut, est appelée à se développer dans des environnements humains. Ceci signifie que dans la conception même du robot et tout particulièrement dans la programmation de ses facultés, il serait utile de prendre en compte le cadre de ses usages ; penser cette programmation comme une interaction coopérative avec les humains et non en substitution de ceux-ci, et prendre d’emblée comme référence l’ensemble « homme-robot-environnement approprié ». À quoi peut servir un robot capable d’ouvrir une porte en manipulant une poignée, percée scientifique récente et remarquable, quand il est plus simple de le doter d’un dispositif d’ouverture à distance pour peu que les portes en soient équipées ?

D’autre part, la menace de voir se développer une gig économy [9] est réelle, les emplois à faible valeur ajoutée dans des domaines où la rentabilité de la robotique serait insuffisante incomberaient aux humains, à l’image de la livraison à domicile. Elle ne saurait être évitée en accroissant rapidement et massivement le niveau de qualification générale des travailleurs potentiellement menacés. En revanche, l’exemple des smartphones ou des drones illustre la capacité des humains à acquérir rapidement de nouvelles habiletés et compétences, pour peu qu’ils y trouvent un sens. La démultiplication de certaines facultés humaines grâce aux robots assistants (soulever, transporter, accompagner, interagir, etc.), le côté ludique et la moindre pénibilité dans bien des cas offrent des perspectives de requalification qui constituent l’un des leviers d’action à ne pas négliger.

Dans ce contexte où l’anticipation sera déterminante, l’initiative de la Délégation à la prospective du Sénat d’un rapport sur la robotique de service [10] et ses impacts mérite d’être saluée.



[1] Référence à Tisseron Serge, Petit Traité de cyberpsychologie, Paris : Le Pommier, 2018 (analysé sur le site de Futuribles. URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/petit-traite-de-cyberpsychologie/. Consulté le 2 mai 2019). L’humanoïde ressemble grossièrement ou partiellement au corps humain, l’androïde en respecte la complétude apparente et les proportions, et le clone ici dans le sens de répliquant est un robot dont l’enveloppe extérieure est une copie d’un humain voire d’une personne existant ou ayant existé. 

[2] Appareil qui émet un faisceau laser et en reçoit l’écho (comme le radar), permettant de déterminer la distance d’un objet.

[3] Ce terme désigne une programmation informatique qui se base sur un exemple déjà créé, ici cela s’applique à des intelligences artificielles spécialisées dans des métiers spécifiques grâce à l’acquisition de quantité de données pertinentes et la mise au point des algorithmes pour les exploiter, et qui grâce à leur capacité d’apprentissage continueront à évoluer.

[4] Résolution du Parlement européen du 16 février 2017 contenant des recommandations à la Commission concernant des règles de droit civil sur la robotique, 2015/2103(INL). URL : http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//NONSGML+TA+P8-TA-2017-0051+0+DOC+PDF+V0//FR. Consulté le 2 mai 2019.

[5] Le High Level Expert Group (HLEG), qui vient de publier son rapport : Ethics Guidelines for Trustworthy AI, Bruxelles : Commission européenne, avril 2019. URL : https://ec.europa.eu/newsroom/dae/document.cfm?doc_id=58477. Consulté le 2 mai 2019 (voir l’interview de Cécile Wendling : « Une éthique européenne pour l’IA », Futuribles International, 30 avril 2019. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/une-ethique-europeenne-pour-lia/. Consulté le 2 mai 2019).

[6] Comité présidé par Jean-Gabriel Ganascia, site Internet http://www.cnrs.fr/comets/

[7] La Commission nationale de l’informatique et des libertés a notamment publié un rapport sur les enjeux éthiques des algorithmes et de l’intelligence artificielle : Comment permettre à l’homme de garder la main ?, décembre 2017. URL : https://www.cnil.fr/sites/default/files/atoms/files/cnil_rapport_garder_la_main_web.pdf. Consulté le 2 mai 2019.

[8] Cet institut, présidé par Nozha Boujemaa, travaille notamment sur l’intelligibilité des algorithmes. Site Internet https://dataia.eu/

[9] Littéralement « économie des petits boulots », qui se développe en marge des plates-formes numériques et qui va de la livraison à domicile jusqu’à la traduction de morceaux de texte.

[10] Voir l’évocation de ces travaux engagés par Marie Mercier et René-Paul Savary sur la question de la robotisation et des emplois de services, par Roger Karoutchi, lors d’une audition de Laurent Alexandre le 21 mars 2019. URL : http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20190318/prospective.html. Consulté le 6 mai 2019.