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Jeunesse : le grand déclassement ?

Régulièrement taxés de pessimisme, les Français auraient tendance à exprimer une certaine nostalgie pour le passé — le fameux « c’était mieux avant » — et cette propension ne toucherait pas que les « boomers » puisque deux jeunes de moins de 35 ans sur trois partageraient ce point de vue. C’est pour documenter ce constat que le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan (HCSP) a décidé de s’intéresser à la situation des jeunes Français : vivent-ils mieux ou moins bien que les générations antérieures ? Dans une Note flash parue fin octobre, le HCSP propose une compilation de données couvrant les grands domaines du niveau et de la qualité de vie des moins de 30 ans : diplômes, emploi, revenu et prélèvements, patrimoine et logement, conditions de travail, famille et temps libre. Futuribles a interviewé Pierre-Yves Cusset, coauteur de cette note, pour en connaître les principaux enseignements.

Pourquoi avez-vous lancé cette étude et pourquoi s’intéresser à la question du déclassement des jeunes ?

P.-Y.C. : L’idée initiale de cette note était de réaliser un bilan objectivé de la situation des jeunes d’aujourd’hui en la comparant à celle de leurs homologues des années 1970. À travers cette note, nous souhaitions donner des éléments de constats objectifs dans le cadre d’un débat qui a pris une certaine ampleur ces derniers temps, notamment avec la question de la dette sociale et écologique. Des voix se font entendre dans la jeunesse pour demander des comptes à leurs aînés : quel pays et quelle planète nous avez-vous laissés ? Mais cette question s’entend aussi, sur le mode de la culpabilité, chez pas mal de parents voire grands-parents de ces jeunes.

Quels sont les principaux enseignements de votre réflexion ? Les jeunes générations connaissent-elles effectivement un phénomène de déclassement ?

P.-Y.C. : Par rapport aux jeunes d’il y a 50 ans, ceux d’aujourd’hui sont incontestablement plus diplômés (un jeune sur deux est diplômé du supérieur aujourd’hui, contre un sur cinq dans les années 1970), leurs salaires sont plus élevés (10 % de plus en début de carrière, après prise en compte de l’inflation). Ils disposent aussi de plus de temps libre (1 heure 20 de temps libre en plus par jour) et ont accès à des biens et services qui n’existaient même pas hier… Mais leurs emplois sont aussi plus précaires (43 % des jeunes en emploi sont en emploi stable contre 75 % en 1982), le rendement de leur diplôme s’est érodé (36 % des diplômés de niveau baccalauréat sont ouvriers ou employés contre 11 % en 1983) et ils ont des difficultés d’accès au logement que les jeunes des années 1970 ne connaissaient pas, même si la qualité des logements a beaucoup progressé (confort, surface par habitant).

Mais plutôt que se comparer aux jeunes d’il y a 50 ans, ils peuvent se comparer aux personnes plus âgées. De ce point de vue, on note bien une forme de déclassement : les jeunes ont en effet reculé dans la hiérarchie des salaires, et plus encore dans celle des patrimoines. Il y a 50 ans, le maximum des revenus (toutes origines) s’observait en moyenne à 30 ans, il s’observe aujourd’hui à 50 ans ou plus ; en 1986, le patrimoine net médian des ménages de 30-39 ans représentait 48 % de celui des ménages de 50-59 ans. En 2021, il n’en valait plus que 28 %. On notera néanmoins que, contrairement à une idée répandue, le fardeau du vieillissement de la population ne pèse pas que sur les jeunes, ni même que sur les actifs. Ces 20 dernières années, via diverses réformes du financement de la protection sociale (contribution sociale généralisée [CSG] notamment), les plus de 60 ans ont été de plus en plus mis à contribution pour financer le système de protection sociale.

Évolution du patrimoine net médian en fonction des catégories d’âge (base 100 pour les individus de 50 à 59 ans)

Lecture : en 1986, le patrimoine net médian des ménages de 30-39 ans représentait un peu moins de la moitié (48 %) de celui des ménages de 50-59 ans.

Source : calculs HCSP d’après INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques, 2024), enquête Histoire de vie et patrimoine 2020-2021 ; in Bristielle Antoine, Bucher Anne et Cusset Pierre-Yves, « Jeunesse d’hier et d’aujourd’hui : le grand déclassement ? », Note flash, n° 4, octobre 2025.

Au-delà de ces constats matériels, les modes de vie de la jeunesse ont beaucoup évolué au fil des décennies, traduisant à la fois une aspiration à l’autonomie individuelle et une fragilisation de certains repères collectifs. La jeunesse actuelle est sans doute moins insouciante, plus inquiète pour l’avenir, qu’il s’agisse de considérations intimes ou d’enjeux très globaux sur lesquels ils n’ont pas beaucoup de prise individuellement.

Et demain ? Quelles perspectives en matière de déclassement pour les jeunes générations actuelles, et les suivantes ?

P.-Y.C. : Ce point n’a pas été traité dans la note. Je tente donc une réponse toute personnelle. Il est possible que nous arrivions à une forme d’état stationnaire, pour un moment en tout cas. La génération de référence, celle des baby-boomers, a vécu dans un contexte très particulier. C’était une génération nombreuse qui succédait à une génération peu nombreuse, une génération qui a vu des progrès très importants en termes d’accès à l’éducation ou d’espérance de vie, qui commençait sa vie active dans le cadre d’une croissance économique extrêmement forte. Cela fait déjà un moment que les courbes se sont aplaties. Les jeunes ont sans doute compris que leurs « vieux » avaient eu de la chance ! Et ils ne leur en veulent pas, même s’ils peuvent avoir la nostalgie d’une période qu’ils n’ont pas connue. Ils savent qu’ils vont vivre durablement avec des cohortes âgées nombreuses qui, vivant longtemps, auront dû accumuler une épargne suffisante.

Et sur le plan des carrières, si je vois mal le rendement des diplômes progresser, des travaux récents de l’Institut Montaigne ont montré que l’adéquation formation-emploi n’était pas une préoccupation majeure des jeunes qui ont, pour beaucoup, intégré le fait que la formation initiale n’était plus un indice fiable et stable d’avenir professionnel. En clair, la préoccupation des jeunes n’est pas de se comparer aux générations antérieures, ils ont beaucoup d’autres soucis en tête.

Propos recueillis par Cécile Désaunay