Note de veille, 31 août 2012

Les investissements chinois en Europe

Publiée par le cabinet de conseil américain Rhodium Group, réalisée en partenariat avec la China International Capital Corporation (CICC), une banque d’investissement chinoise, et le Brunswick Group cabinet de conseil en communication stratégique, l’étude China Invests in Europe 1 analyse la structure et l’incidence des investissements chinois dans l’Union européenne (UE).
« L’Europe est en train de connaître le début d’une flambée structurelle des investissements directs dans les économies avancées par les entreprises chinoises », constate d’entrée le rapport du Rhodium Group (RG). La tendance a pris son essor récemment, en 2008, lorsque le volume des flux d’investissements chinois dans l’UE, qui s’élevait à moins d’un milliard de dollars US entre 2004 et 2008, a triplé pour atteindre quelque trois milliards de dollars US en 2009 et 2010, avant de tripler à nouveau et de s’établir à près de 10 milliards de dollars US en 2011 (7,4 milliards d’euros) 2. La progression est spectaculaire et peut entretenir l’impression que « la Chine est en train de se payer l’Europe » mais elle doit être remise en perspective. En 2010, les investissements chinois en Europe ne constituent qu’une part minime (0,1 %) du stock détenu par les pays d’Asie (3,8 % du total des investissements directs étrangers, IDE, dans l’UE) 3. En 2011, avec un volume de 10 milliards de dollars US, la Chine ne représente que 10 % du total des flux d’IDE entrants dans l’UE. Et relativement à la puissance de feu financière de la Chine, les montants que celle-ci a investis en Europe au cours des 11 dernières années sont équivalents à l’accroissement hebdomadaire moyen de ses réserves de change au cours des premiers mois de l’année 2011.

Composition du stock d’investissements directs étrangers dans l’Union européenne par région d’origine (2010)

La vague d’investissements chinois en Europe intervient dans un contexte où le modèle de croissance de la Chine, fondé sur l’investissement et les exportations, apparaît comme frappé d’obsolescence. Le gouvernement de Pékin a clairement affiché une volonté de rééquilibrage au profit de la consommation nationale, de la production de biens à haute valeur ajouté et du secteur des services. Dans les années qui viennent, les pressions consécutives aux transformations en cours et la concurrence accrue sur le marché domestique vont contraindre toutes les entreprises chinoises à ajuster leur modèle d’affaires et à réorienter leur stratégie d’internationalisation. Le RG indique qu’il ne faut pas voir la main de Pékin derrière les acquisitions chinoises en Europe. Les entreprises chinoises défendent leurs parts de marché et non une politique étrangère. Leurs motivations sont d’abord commerciales et somme toute identiques à celles de tous les investisseurs : l’accès au plus grand marché commun au monde ; le souci de se rapprocher des consommateurs, de se prévaloir d’un ancrage local ; l’achat de technologies, de marques et d’expertise. Les acquisitions chinoises profitent également de prix attractifs du fait de la crise européenne et du renchérissement progressif du renminbi.
D’un point de vue géographique, les investisseurs chinois ont tendance à privilégier les pays d’Europe occidentale, en particulier la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Le RG note que le positionnement politique respectif des États sur des sujets sensibles pour le gouvernement de Pékin (Tibet, embargo sur les ventes d’armements 4) ne semble jouer aucun rôle dans l’orientation des flux d’investissements en provenance de la Chine, confirmant la prééminence des facteurs économiques sur les considérations politiques.

Répartition des investissements directs chinois dans l’UE-27 (2000-2011)

La majorité des transactions est le fait d’entreprise privées, qui, sur la période 2000-2011, sont à l’origine de 359 des 573 opérations conclues (soit presque les deux tiers). En tête du classement des investisseurs privés chinois en Europe :1/ Geely, qui en 2010 a acheté le constructeur automobile suédois Volvo 2/ Huawei, spécialisé dans le secteur des technologies de l’information et de la communication 3/ Lenovo, qui en 2011, a acquis le fabricant de matériel informatique allemand Medion 4/ Sany, un groupe spécialisé dans l’industrie lourde et qui a réalisé plusieurs investissements importants en Allemagne, avec notamment, en 2012, l’acquisition de Putzmeister, un des principaux fournisseurs de machines pour le secteur du bâtiment et des travaux publics 5/ Wolong, un groupe spécialisé dans la fabrication de moteurs électriques et qui, en 2011, a acquis ATB Austria Antriebstechnik AG. 

Le secteur d’État chinois n’est donc à l’origine que d’un tiers des transactions conclues sur la période, mais celles-ci représentent 72 % du total des montants investis (21 milliards de dollars US). Cette prééminence s’explique par certains investissements réalisés dans des secteurs à forte intensité capitalistique. En 2011, le fonds souverain China Investment Corporation (CIC) a pris une participation de 30 % dans le pôle exploration-production de GDF-Suez pour 3,2 milliards de dollars US. Le RG relève que les offres chinoises ne se limitent pas aux matières premières ou à une poignée d’industries stratégiques mais concernent la gamme complète des industries et des actifs. 

Selon le RG, les investissements chinois en Europe sont aujourd’hui associés à 45 000 emplois. Le potentiel de créations d’emplois est particulièrement élevé du fait de la complémentarité entre les besoins de la Chine (en recherche de profils hautement qualifiés) et les caractéristiques de la main-d’œuvre européenne. 

Le RG identifie par ailleurs quatre risques économiques liés à un accroissement des investissements chinois :
1) risque de volatilité macro-économique pour l’Europe en cas de perturbation économique importante dans les années à venir ;
2) risque que les entreprises chinoises soient tentées par une réorganisation des opérations et un déplacement des activités à forte valeur ajoutée vers la Chine ;
3) risque que ces investissements permettent un débordement de la structure économique propre à la Chine qui fausse la concurrence sur le marché européen ;
4) risque d’une course à l’attractivité entre les pays de l’UE, avec des effets négatifs sur les acquis sociaux européens.
En conclusion, le RG formule une série de recommandations. Elles touchent en particulier à la problématique de la sécurité nationale. Les investissements chinois peuvent constituer les vecteurs de menaces qui sont à prendre au sérieux : protection des industries stratégiques, vigilance quant à l’espionnage industriel… Le RG appelle l’UE à construire une politique commune qui puisse lui permettre de se prémunir contre ces risques. L’élaboration d’un cadre législatif commun propre à gérer les restrictions éventuelles en matière d’investissements étrangers devrait permettre d’éviter les pratiques discriminatoires et empêcher que les préoccupations sécuritaires ne se transforment en protectionnisme déguisé. Car, insiste le RG, « l’Europe doit garder la porte ouverte ». « L’essor des dernières années a été impressionnant mais dans l’histoire des investissements chinois en Europe, de nombreux chapitres sont encore à écrire ». Le rapport du RG prévoit en effet que d’ici 2020, le montant cumulé des investissements chinois dans l’UE par le biais de fusions-acquisitions ou d’investissements de création, pourrait s’élever entre 250 et 500 milliards de dollars US.

1. Rosen Daniel, Hanemann Thilo, China Invests in Europe: Patterns, Impacts and Policy Implications, New York : Rhodium Group, 2012. URL : http://rhgroup.net/reports/china-invests-in-europe-patterns-impacts-and-policy-issues
2. La méthodologie utilisée par le RG pour mesurer le volume des investissements chinois en Europe est disponible en annexe du rapport. Le RG souligne le manque de fiabilité des statistiques chinoises et les carences des bases de données officielles de l’UE dues en particulier aux délais liés à la publication à l’écran que constituent les places financière offshore et à la qualité hétérogène du recueil statistique selon les pays membres. Le RG a construit sa propre base de données en utilisant une approche ascendante (bottom up) fondée sur le recensement des transactions (accords de fusions-acquisitions et investissements de création) opérées par les entreprises chinoises dans l’UE, grâce aux informations diffusées pas les agences spécialisées. Ont été retenus les montants d’investissements supérieurs à un million de dollars US.
3. Voir aussi : Jean-Raphaël Chaponnière, « Les investissements chinois à l’étranger », note d’analyse prospective, n° 101, 22 février 2012, http://www.futuribles.com/fr/base/document/les-investissements-chinois-a-letranger/.
4. Embargo sur les ventes d’armes à la Chine instauré par la Communauté européenne au lendemain de la répression des manifestations de 1989, place Tienanmen.

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