Note de veille, 27 juin 2012

Les internautes, banquiers du Web ?

Depuis le milieu des années 2000, les internautes peuvent faire appel à des particuliers pour financer des prêts à la consommation, des projets artistiques ou des créations d’entreprise. Ces pratiques de crowdfunding se développent rapidement, car elles répondent à la fois à des attentes des emprunteurs et des prêteurs.

Le crowdfunding (par analogie avec le crowdsourcing) ou financement communautaire, est une pratique permettant de financer des projets grâce au cumul de contributions de particuliers. Il est souvent utilisé lorsque les financements traditionnels (banques) sont impossibles ou ont été refusés.

Cette pratique (comme d’autres) est facilitée par Internet, puisque le nombre de personnes susceptibles d’avoir connaissance des projets et d’accepter de les financer est plus important sur le Net. Elle est surtout rendue possible par l’apparition d’intermédiaires, des sites qui présélectionnent des projets jugés rentables, et proposent à des particuliers de les financer.

Les premiers sites de financement communautaire sont apparus dans le domaine artistique, notamment de la musique. Ainsi, MyMajorCompany (www.mymajorcompany.com), créé en 2007, a financé 42 000 artistes en Europe grâce à 11 millions d’euros récoltés. Ces sites reposent sur le modèle du don contre don : l’internaute qui finance le projet reçoit en échange un exemplaire de l’œuvre ou du produit (CD, DVD, livre…).

Parallèlement, des sites de prêts entre particuliers ont vu le jour au début des années 2000 aux États-Unis et en Grande-Bretagne, pour financer des prêts à la consommation ou des projets d’entreprise.

Sur le site Lending Club, créé aux États-Unis en 2006, 45 000 prêts ont été octroyés entre des internautes, pour un total de 500 millions de dollars US. En Grande-Bretagne, grâce au site Zopa, 210 millions de livres ont été prêtés depuis 2005, à des taux souvent inférieurs à ceux du marché [1].

KickStarter, créé en 2009 aux États-Unis, a permis de financer plus de 10 000 projets d’entrepreneurs ; 44 % des projets proposés ont reçu de l’argent, les sommes prêtées varient généralement entre 1 000 et 5 000 dollars US. L’inventeur d’une montre connectée aux smartphones (Pebble Watch) a même récolté 10 millions de dollars US de 70 000 donateurs ou pré-acheteurs avant même le lancement de la production [2]. En juillet 2011, le site comptait 800 000 investisseurs privés, dont 120 000 réguliers [3].

Ces sites se rémunèrent en prenant une commission (5 % à 10 %) sur les sommes récoltées.

En France, ce marché émerge plus lentement, car seules les banques sont théoriquement autorisées à collecter de l’épargne et à accorder des prêts. Les sites qui souhaitent se lancer dans cette activité doivent donc travailler avec un établissement bancaire, ou obtenir une autorisation de l’Autorité de contrôle prudentiel.

En 2011, deux sites ont obtenu cette autorisation : Prêt d’union et FriendsClear. Le premier propose des prêts à la consommation à un taux compris entre 5,8 % et 6,7 %, et des taux de retour sur investissements allant jusqu’à 6,5 % pour les prêteurs. Le site a octroyé un million d’euros de crédit en mai 2012. Plus de 300 personnes ont déjà bénéficié d’un prêt, d’un montant moyen de 8 000 euros, grâce aux apports de 200 prêteurs [4].

De son côté, FriendsClear (www.friendsclear.com) sélectionne des projets d’entreprises et propose aux internautes de leur octroyer un prêt de 3 000 à 25 000 euros à un taux de 8,33 %. Les financeurs sont ainsi rémunérés à hauteur de 6,5 %, la différence constituant la commission du site.

Sur ces deux sites, les taux proposés seraient inférieurs en moyenne de 1 à 1,5 point à ceux pratiqués par les banques. Chaque prêteur est réparti sur plusieurs prêts, afin de limiter les risques de non remboursement. Depuis, d’autres sites de crowdfunding voient le jour en France, comme Wiseed, spécialisé dans le financement de starts-up innovantes recherchant un apport de capital [5]. Les gérants du site sélectionnent des entreprises grâce à des experts, des contributeurs et des outils d’analyse financière, puis proposent aux internautes de les financer pendant cinq à sept ans.

Depuis, d'autres sites voient le jour, comme la version française de l'américain www.ulule.com

Enfin, le crowdfunding se développe aussi dans le domaine du microcrédit solidaire. Par exemple, depuis 2005, l’organisation Kiva (www.kiva.org) permet aux internautes de financer des projets dans 61 pays pauvres. Près de 320 millions de dollars US ont ainsi été prêtés par 800 000 personnes.

Sur la plupart de ces sites, les porteurs de projet doivent déterminer eux-mêmes, dès le départ et sans modification possible, le montant qu’ils souhaitent recevoir. Si la somme finalement collectée est inférieure, ils ne peuvent la percevoir, et l’argent est reversé aux contributeurs, car le projet est considéré comme non viable.

Sur la plupart des sites (à l’exception par exemple de FriendsClear), les prêteurs n’ont aucune garantie d’être remboursés, même si la présélection des projets par le site et par les internautes eux-mêmes limitent ce risque : sur Kiva, 99 % des prêts sont remboursés.

Le succès du crowdfunding peut s’expliquer par plusieurs facteurs.

Du côté des emprunteurs, ce système permettrait d’obtenir un prêt facilement et rapidement, notamment pour les projets considérés comme innovants ou alternatifs, que les organismes de financement traditionnels sont réticents à financer.

Du côté des prêteurs, le crowdfunding peut s’apparenter à de l’épargne solidaire ou à un don. Pour les prêts rémunérés, l’objectif peut être d’investir à des taux souvent plus élevés que sur les comptes épargne classiques, mais aussi de mieux contrôler l’utilisation de l’épargne en le plaçant dans un projet identifié et jugé rentable. Ces prêteurs seraient souvent expérimentés : sur le site Prêt d’union, ce sont majoritairement des CSP +, habitués à investir en Bourse [6].

Certains investisseurs vont d’ailleurs plus loin : sur le site Anaxago, ils sont réunis dans une communauté virtuelle et peuvent donner conseils et avis aux dirigeants de l’entreprise financée pour favoriser son développement.

Le principe du crowdfunding sur Internet pourrait aussi s’étendre à d’autres secteurs : aux Pays-Bas, des projets financés collectivement voient le jour dans le domaine des énergies renouvelables (achat d’une éolienne) et même dans l’agriculture, avec la création d’une ferme porcine « partagée » par des clients qui versent chacun 100 euros et reçoivent en échange des produits à base de porc d’une valeur de 150 euros [7].



[1] http://uk.zopa.com/

[3] « Kickstarter, le géant américain », Le Journal du Net, dossier E-business, 13 mars 2012. URL : http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/financement-participatif-et-crowdfunding/kickstarter.shtml

[4] « Prêt d’Union réalise un nouveau tour de table de 3,3 millions d’euros », Le Journal du Net, 24 mai 2012. URL : http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/levee-de-fonds-pret-d-union-0512.shtml

[5] http://fr.ulule.com/about/faq/

[6] « Besoin d’argent ? Demandez aux internautes », L’Entreprise, n° 312, juin 2012.

[7] Rault Fabrice, « La viande de porc, une nouvelle niche de production communautaire », Innovant.fr, 27 janvier 2012. URL : www.innovant.fr/la-viande-de-porc-une-nouvelle-niche-de-production-communautaire

 

 

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