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Note de veille, 20 juillet 2012
L’Australie : terre promise ?
Revenir d’Australie en ces temps de crise européenne est comme revenir d’un autre monde ! Un continent débordant d’énergie et d’activité, dont les ressources naturelles viennent à point satisfaire l’insatiable demande chinoise. Un continent immense largement désertique et vide : 22 millions d’habitants sur un territoire 30 fois plus grand que la France, et concentrés pour l’essentiel sur quelques villes côtières du sud : Sydney, Melbourne, Brisbane, Adélaïde, Perth.
C’est à Perth, capitale de l’Australie de l’Ouest, que se situe l’activité la plus débordante, car les ressources minières de cet État sont considérables. Les exportations australiennes de minerai de fer ont triplé en 10 ans et s’ajoutent à celles de charbon. Les dépenses d’exploration minière et pétrolière atteignent six milliards de dollars US, et l’Australie est devenue le quatrième exportateur de gaz liquéfié, avec de nouveaux projets en cours, impliquant notamment Total.

Les infrastructures correspondant à cette activité minière sont également considérables : routes, sur lesquelles circulent des road trains où un tracteur tire quatre remorques successives, voies ferrées, ports…
Les entreprises étrangères sont nombreuses à investir, y compris les sociétés chinoises, et l’ambassadeur français à Canberra cherche à attirer davantage l’attention des compagnies françaises sur ce nouvel eldorado !
Pénuries de main-d’œuvre
La limite à cette croissance est devenue la ressource humaine. Les salaires sont élevés, d’autant plus que le dollar australien a maintenant rejoint le niveau du dollar américain, alors qu’il en représentait moins de 60 % il y a seulement 10 ans. Il est difficile de trouver du personnel qualifié, encore plus difficile et coûteux de le loger dans les quelques villes du nord-ouest australien, ou dans les camps construits sur les sites miniers. On utilise de plus en plus la formule « fly in, fly out » du travailleur amené sur les chantiers par avion, depuis d’autres régions d’Australie ou même de Nouvelle-Zélande, pour deux semaines de travail suivies d’une semaine de repos.
Les aborigènes, s’ils ne représentent que quelques pour-cent de la population totale, sont plus nombreux dans le nord du pays. Ils sont restés longtemps prisonniers de schémas d’assistance communautaire et peu ou mal éduqués, mais ils commencent à être plus présents dans la main-d’œuvre minière ou dans les services qui se développent autour des mines.
L’Australie cherche à conjurer le souvenir des mauvais traitements passés, et le sujet des aborigènes est omniprésent. À Perth, une réunion officielle, ou même une réunion organisée par une grande société, commence par une invocation délivrée par un représentant des traditional owners, comme ils sont appelés, inspirée de leur tradition et de leur culture. Un schéma de développement agricole ne peut se réaliser sans un accord avec les communautés aborigènes locales. Et lors du renouvellement des concessions de terres qui avaient été accordées par le gouvernement, il y a un siècle et pour 99 ans, les aborigènes ont la possibilité d’intervenir pour faire valoir leurs droits. Mais, un peu comme au Canada, une approche légaliste et scrupuleuse, cherchant à compenser l’attitude méprisante d’autrefois, a du mal à créer une véritable participation à la vie économique, intellectuelle et politique du pays.
Débats sur l’immigration
Face à la pénurie de main-d’œuvre, l’Australie reste ambiguë dans sa politique d’immigration et d’intégration, et quand on parle d’immigration, on retrouve des controverses familières à la France. Si l’ouest du pays profite à plein des ressources minières, l’industrie manufacturière — l’État de Victoria, au Sud-Est — souffre du dollar réévalué, d’un coût du travail élevé et de la concurrence des pays émergents, avec les mêmes difficultés que les industries françaises. Même dans un pays où sévit un déficit global de main-d’œuvre, l’idée que les immigrants pourraient prendre la place de travailleurs australiens trop cher payés conditionne encore les réactions de syndicats, restés influents sous le gouvernement travailliste en place. L’opinion craint surtout, sans trop oser le dire, de voir une société à majorité blanche submergée par les masses asiatiques présentes à ses portes. Ceci explique la politique très restrictive adoptée par l’Australie dans les années 1970, devenue de plus en plus inadaptée et qui a été assouplie.
Mais en même temps, un mouvement de générosité humanitaire, refusant toute discrimination raciale, est actif, comme en Europe. Le sort des quelques milliers de boat people qui risquent leur vie sur des esquifs de fortune, en provenance des îles indonésiennes, suscite ainsi une émotion politique et médiatique sans comparaison avec leur importance numérique. Les uns exigent que ces immigrants illégaux soient refoulés, tandis que d’autres s’indignent de leur détresse et du traitement qui pourrait leur être réservé. Le gouvernement gère ces contradictions en s’assurant de la coopération du gouvernement indonésien pour limiter les arrivées de bateaux et les arrêter avant qu’ils ne touchent le territoire australien.
D’un autre côté, des possibilités larges et généreuses d’immigration sont offertes à des jeunes Américains ou Européens prêts à venir participer à l’aventure australienne. Récemment, une mesure a été prise pour faciliter l’accès d’immigrants capables d’investir un montant suffisant, avec l’objectif d’attirer notamment de riches Chinois inquiets de l’évolution politique de leur pays.
L’immigration n’est pas le seul thème sur lequel on retrouve les débats européens. Si le gouvernement travailliste a de l’économie une conception sans doute plus libérale que la droite française, les syndicats, dont le pouvoir de blocage dans la tradition britannique s’était fortement érodé dans les dernières années, essaient de profiter du boom actuel pour retrouver du pouvoir. Le groupe BHP (Broken Hill Proprietary) Billiton vient de se trouver confronté à une grève dans plusieurs de ces sites, à laquelle il a répliqué en décidant la fermeture d’une mine dont la compétitivité était marginale. La combinaison de pratiques syndicales restrictives, de l’isolement géographique et de la pénurie de qualifications conduit à verser aux opérateurs des mines de diamant des salaires de plusieurs centaines de milliers de dollars (australiens) par an !
Taxe minière et taxe carbone
Les effets de la crise financière et la volonté d’équilibrer les finances publiques avaient conduit le précédent Premier ministre, Kevin Rudd, cherchant à profiter du boom minier, à instaurer une taxe minière de 40 %. L’agitation autour de cette taxe avait causé un grand tumulte au sein même du parti travailliste où, lors d’un coup d’État interne au parti, Julia Gillard finit par détrôner Kevin Rudd. Elle négocia alors avec les plus grandes compagnies minières un taux réduit à 30 % et des modalités plus favorables ! Mais cette taxe est toujours fortement contestée par les milieux industriels qui annoncent, sans être pleinement convaincants, qu’elle risque de mettre à bas la compétitivité du secteur.
De même, Julia Gillard avait rejeté la taxe CO2 envisagée par son prédécesseur. Hélas, comme elle a eu besoin des écologistes pour sa majorité parlementaire, elle a du faire volte-face et mettre en œuvre une taxe CO2, actuellement fixée à 23 dollars australiens la tonne, mais qui doit augmenter ensuite. L’instauration de la taxe est accompagnée d’un plan d’action assez complet, appuyé par des analyses économiques très approfondies. L’Australie, qui enregistre des émissions de CO2 par habitant très élevées, pourrait ainsi être l’un des pays dont l’action contre le réchauffement climatique est la plus sérieuse.
Perspectives
Une prospérité construite sur la croissance économique du client chinois peut paraître bien fragile, et c’est évidemment une question que se posent les investisseurs. L’économie chinoise, même si elle continue à croître, ne pourra pas éternellement consacrer plus de 50 % de son produit national brut à l’investissement — alors que dans les pays riches, cette part est rarement supérieure à 20 %. Mais l’Australie a pour elle la facilité d’exploitation de ses ressources minières, et surtout la proximité géographique. Même si les besoins chinois en minerai de fer ou en gaz viennent à croître plus lentement, voire à décroître, les Australiens seront plus compétitifs que les Brésiliens ou les Sud-Africains pour répondre aux besoins de la Chine.
Un ralentissement du boom minier actuel, en interrompant la hausse du dollar australien et en allégeant les pressions inflationnistes, aurait l’avantage de permettre aux autres industries de restaurer leur compétitivité. L’Australie va sans doute, un peu comme le Canada en d’autres temps, vivre des différences de rythme entre le Sud industriel et le Nord minier. Elle aura aussi du mal à résoudre la contradiction entre des besoins considérables de main-d’œuvre et un souci d’équilibre ethnique de sa population.
Néanmoins, l’Australie paraît particulièrement bien placée pour profiter de la croissance économique mondiale — sauf si les troubles et les incertitudes financières actuelles font durablement capoter cette croissance —, et de la part que l’Asie y prendra.
Pas étonnant dès lors que de jeunes Français aventureux soient de plus en plus nombreux à venir trouver un emploi en Australie !
Mots clefs : Développement économique | Australie



