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Note de veille, 27 juillet 2012
L’alimentation sacrifiée par les ménages modestes européens ?
La crise économique, parce qu’elle touche directement les ménages ou qu’elle les incite à plus de prudence, a entraîné une baisse de leur consommation plus ou moins marquée selon les secteurs. Si les secteurs déjà en crise sont les plus touchés, les dépenses alimentaires restent elles aussi très moroses. Surtout, de nouveaux comportements d’achats alimentaires apparaissent chez certains ménages, en France et dans d’autres pays européens.
En France, selon les données de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), le niveau de vie médian a augmenté d’à peine 0,4 % (en euros constants) en 2009, contre 1,4 % par an en moyenne entre 1996 et 2008. Et les ménages déjà précaires sont les plus touchés : le niveau de vie des 10 % des ménages les plus modestes a diminué de 2,1 % depuis 2009 [1].
Depuis le début de la crise économique, les ménages restent donc très prudents dans leurs dépenses : en 2011, la dépense de consommation totale des ménages français n’a augmenté que de 0,3 % en volume, contre 2,3 % en 2006 et 2007 [2].
Les dépenses alimentaires ont quant à elles augmenté de 1 % en 2010 et 2011, contre 1,6 % en 2007. Mais cette hausse est en partie imputable à celle des prix alimentaires de grande consommation, qui ont augmenté de 1,9 % en France entre mai 2011 et mai 2012, soit autant que l’année précédente [3]. Selon l’observatoire Familles rurales, en 2011, les prix des produits alimentaires « premier prix » ont augmenté de 8 %, contre 4 % pour les marques de distributeurs et 2,6 % pour les grandes marques [4]. La hausse des prix des matières premières se répercute en effet plus fortement sur les produits premiers prix, dont ils constituent le principal coût [5].
Les ménages modestes et / ou ceux touchés par la crise doivent donc faire face à la fois à une baisse plus ou moins prononcée de leur revenu disponible et à cette hausse des prix des aliments. En conséquence, ils seraient de plus en plus nombreux à modifier leurs achats alimentaires pour limiter leurs dépenses.
FranceAgriMer [6] a mené en 2011 une enquête qualitative auprès de 10 familles types qui ont subi une perte de revenus depuis le début de la crise. Depuis 2008, ces ménages déclarent avoir modifié profondément leurs habitudes d’achats alimentaires : ils consacrent plus de temps à leurs courses, afin de comparer les prix et / ou d’acheter en plus grandes quantités (quitte à stocker ou à congeler). Ils établissent des listes de produits « indispensables », se fixent des montants à ne pas dépasser, comparent les prix, recherchent les promotions, etc. Les achats de produits frais sont réduits au profit des congelés et des produits secs.
Les plats familiaux, nourrissants et, plus généralement, le « fait-maison » (soupes, pain, yaourts…) seraient de retour sur les tables familiales. Les achats de viande rouge, de produits de la mer, diminuent, alors que ceux de viande blanche, d’œufs et de produits à base viande (nuggets…) et de gâteaux augmentent. Globalement, les achats de fruits et légumes frais diminuent, notamment pour les produits hors-saison, et les achats chez les discounters se développent aux dépens des marchés. Les achats de boissons sont en baisse, notamment de sodas, d’eau en bouteille et de vin.
Les sorties au restaurant sont limitées, les fast-food et les lieux les moins chers sont privilégiés. Certaines familles ont désinscrit leurs enfants à la cantine, préférant leur préparer un repas à la maison.
Cependant, AgriMer constate que les ménages français conservent certains achats « plaisir », notamment de certaines marques symboliques.
Si les résultats de cette étude peuvent difficilement être élargis à l’ensemble de la population française, ils sont néanmoins étonnamment concordants avec les dernières données publiées en Grande-Bretagne sur les dépenses alimentaires des ménages.
Entre janvier 2007 et 2010, selon le ministère britannique de l’alimentation (DEFRA) [7], les prix des biens alimentaires ont augmenté de 8 % en Grande-Bretagne. Malgré cette hausse, les dépenses alimentaires des 10 % des ménages les plus pauvres sont en baisse de 9 %. En 2010, ils ont consacré 15,8 % de leur budget à l’alimentation, contre 16,8 % en 2008 (11,2 % pour l’ensemble des ménages en 2010).
Leurs achats de fruits et légumes ont baissé de 20 %, soit l’équivalent de près de trois portions par personne et par jour. Les ménages les plus pauvres achètent désormais deux fois moins de fruits et légumes que les plus aisés. Parallèlement, leurs achats de produits sucrés sont en hausse.
Pour l’ensemble des consommateurs, des baisses d’achats importantes s’observent depuis 2007 pour la viande de bœuf et le poisson (10 %), les fruits et légumes (- 7,5 %) et les produits laitiers (hors fromage). À l’inverse, une hausse des achats est enregistrée pour les œufs, le fromage, les conserves, les produits à base de viande et l’alcool. Les ventes de produits issus de l’agriculture biologique ont diminué de 21 % depuis 2008 [8].
Les consommateurs modifieraient aussi leurs habitudes d’achats : ils achèteraient plus souvent, mais en plus petites quantités, et les deux tiers d’entre eux listeraient leurs achats avant d’aller faire leurs courses, contre la moitié en 2008. La consommation de plats préparés serait en hausse, le temps consacré à la préparation des repas en baisse (34 minutes par jour en 2010). La consommation de produits alimentaires en dehors du domicile diminue régulièrement depuis trois ans. Par ailleurs, le gaspillage alimentaire serait en baisse : 7,2 millions de tonnes de déchets alimentaires en 2010, contre 8,3 millions de tonnes en 2007.
Des évolutions similaires semblent s’observer en Espagne, où la consommation alimentaire a diminué de 0,7 % entre 2010 et 2011. Les achats de viande, de poissons et de fruits et légumes sont en baisse (en volume), alors que ceux de viande et de plats préparés, d’abats, de produits « en gros » et d’alcool sont en hausse [9]. En 2011, près de 22 % des Espagnols vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 19,6 % en 2008 [10].
L’alimentation serait donc un poste de plus en plus « sacrifié » par les ménages européens précaires, qui semblent privilégier les aliments les moins chers, mais aussi les moins sains.
Alors que la reprise de la croissance économique semble peu probable à court terme, ces sacrifices risquent de se confirmer, voire de s’étendre aux classes moyennes. Le suivi de ces pratiques sera donc crucial dans les années à venir, notamment pour anticiper d’éventuels impacts sanitaires pour ces ménages.
[1] Houdré Cédric, Missègue Nathalie, Seguin Éric, « Inégalités de niveau de vie et pauvreté », INSEE Références, 2012. URL http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=98&ref_id=REVPMEN12b_VE1_ineg_
[2] Guidetti Fabien, « En 2011, la consommation des ménages marque le pas », INSEE Première, n° 1 402, juin 2012. URL : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=ip1402
[3] http://www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=103
[4] Observatoire des prix 2011, Paris : Familles rurales, 2012. URL : http://www.famillesrurales.org/viemouvement_dossiers_observatoireprix-278-254.html
[5] Huijgen Annelot, Lentschner Keren, « Les produits premier prix boudés par les consommateurs », Le Figaro, 25 octobre 2011. URL : http://www.lefigaro.fr/conso/2011/10/24/05007-20111024ARTFIG00755-les-produits-premier-prix-boudes-par-les-consommateurs.php
[6] Établissement national des produits de l’agriculture et de la mer, Crise économique et comportements de consommation alimentaire des Français, Paris : FranceAgriMer, 2011. URL : http://www.franceagrimer.fr/Informations-economiques/Etudes-et-syntheses?SearchText=&activeFacets[subattr_filieres___name_s:Fili%C3%A8res]=P%C3%AAche%20et%20aquaculture&filter[]=subattr_filieres___name_s:%22P%C3%AAche%20et%20aquaculture%22
[7] DEFRA (Department for Environment Food and Rural Affairs), Family Food 2010, Londres : DEFRA, 2012. URL : http://www.defra.gov.uk/statistics/foodfarm/food/familyfood/
[8] « Eating and recession, The basket case: Harder times have transformed a nation’s eating habits », The Economist, 23 juin 2012. URL : http://www.economist.com/node/21557377
[9] Ministerio de agricultura, alimentacion y medio ambiente, El consumo alimentario en Espana, año 2011, Madrid : Ministerio de agricultura, alimentacion y medio ambiente.
[10] Données INE (Instituto nacional de estadística). URL : http://www.ine.es/prensa/ecv_prensa.htm
Mots clefs : Alimentation | Espagne | France | Royaume-Uni



