Note de veille, 25 juillet 2012

La Méditerranée, les BRICS et les nouvelles routes de la mondialisation

En Méditerranée, la pénétration commerciale des grandes puissances émergentes se confirme. C’est le résultat de stratégies globales où l’approche géopolitique se conjugue sans cesse avec une série de déterminants commerciaux. Cette dynamique est particulièrement éclairante dans la sphère agro-alimentaire.

Bien que le concept soit régulièrement critiqué pour son manque de pertinence géopolitique, force est de constater que l’acronyme BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), créé en 2003 par Jeffrey Sachs pour caractériser les économies dynamiques du début de XXIe siècle, a plutôt eu tendance à gagner en légitimité ces derniers temps. Si ces pays ne forment en aucun cas un bloc homogène et cohérent sur le plan de leurs modèles politiques et économiques, ils ont toutefois su jouer avec les opportunités offertes par la mondialisation et la recomposition des équilibres géoéconomiques à travers le monde. Le 29 mars 2012, à l’issue de leur quatrième sommet officiel tenu à New Dehli, les BRICS (avec un « S » car rejoints par l’Afrique du Sud depuis 2011) ont décidé d’engager un processus visant à créer une banque commune de développement Sud-Sud, dont l’objectif serait de financer les besoins en infrastructures et les projets innovants dans les pays en développement. Les BRICS ne veulent pas simplement être écoutés par les puissances occidentales, ils désirent être de véritables acteurs mondiaux, capables d’impulser des dynamiques inédites ou d’afficher des positions contradictoires avec celles défendues par les Américains ou les Européens.

En Méditerranée, cette influence croissante des BRICS est observée depuis quelques temps. La première raison réside dans le fait, simple en apparence, mais plus complexe sur le plan géohistorique, que cet espace méditerranéen n’est pas la chasse gardée des Européens ou des Américains [1]. Depuis plusieurs années, tous les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ont diversifié leurs relations diplomatiques et leurs échanges commerciaux. La seconde raison est que toutes les grandes puissances émergentes ont compris que, pour peser sur la planète, il faut être présent sur ce théâtre méditerranéen, car ce dernier reste d’une centralité stratégique incontestable et qu’il offre par ailleurs des créneaux commerciaux considérables à qui sait conquérir ces marchés [2]. Les chiffres des échanges illustrent bien à quel point les liens se renforcent graduellement entre les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (PSEM) et les BRIC (ici pris sans l’Afrique du Sud, faute de données suffisantes).

— Les importations en 2011 des PSEM depuis les BRICS ont atteint environ 64 milliards de dollars US, contre 49 milliards de dollars US en 2009. La Chine assure à peu près la moitié de ces flux.

— Dans le sens des exportations des PSEM vers les BRIC, le montant des transactions est passé de 13 milliards de dollars US en 2009 à 19,5 pour l’année 2011. Ces ventes sont réparties de manière relativement équilibrée entre les quatre pays du groupe BRIC.

En outre, il peut-être utile de signaler les données suivantes, qui ne sont pas forcément présentes dans tous les esprits.

— La Russie est un partenaire majeur de la Turquie avec en 2011, 16 milliards de dollars US d’exportations russes vers Ankara (dont une bonne partie est constituée d’hydrocarbures) et 3,5 milliards en sens inverse.

— L’Inde est le deuxième pays de destination des exportations marocaines, grâce aux volumes de phosphate vendus à New Delhi, qui servent au développement économique et agricole notamment.

— 20 % des importations de l’Égypte proviennent des BRIC sur la période 2009-2011.

— La Chine présente une balance commerciale positive de 26 milliards de dollars US en 2011 avec les PSEM. Elle est le deuxième pays exportateur vers l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, le troisième vers l’Égypte, Israël, la Jordanie, la Syrie et la Turquie (voir tableau ci-dessous).

Par delà la dimension commerciale, que le cas de la Chine illustre particulièrement [3], les liens entre les PSEM et les BRICS se tissent aussi parfois sur la toile géopolitique. À l’instar des positions prises régulièrement par le Brésil concernant la défense des Palestiniens ou la volonté affichée par Brasilia de s’immiscer sur le dossier sensible du nucléaire iranien (ainsi de l’initiative conjointe avec la Turquie en mai 2010 pour tenter une médiation « Sud-Sud » avec Téhéran). Mais il est utile de rappeler aussi la réaction chinoise face aux combats en Libye durant le printemps 2011, avec pour la première fois de l’histoire, la présence de la marine du géant asiatique dans les eaux méditerranéennes pour embarquer la diaspora chinoise travaillant alors sur les terres du colonel Kadhafi. Et cela a été évoqué précédemment, mais il convient d’insister sur le fait que l’une des portes de sortie de l’impasse syrienne se trouve assurément à Pékin et à Moscou, deux États solidement vissés sur le principe de la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un pays. Enfin, il conviendra de suivre attentivement dans les années à venir l’appétit manifeste des Chinois et des Russes à jouer un rôle dans le dossier de l’exploitation des ressources gazières de la Méditerranée orientale, qui se traduira inévitablement par des stratégies d’influence auprès des chancelleries israéliennes, libanaises, chypriotes, syriennes et turques.

Les questions agro-alimentaires constituent un excellent baromètre pour suivre les relations entre les PSEM et les BRICS et constater à quel point la mondialisation des échanges suscite des stratégies innovantes. Alors que le thème du blé russe et de son débouché stratégique en Égypte a déjà fait l’objet d’analyses récentes [4], deux exemples méritent d’être brièvement évoqués :

— Le Maroc développe fortement ses relations avec la Russie pour y écouler une grande partie de sa production agrumicole. Depuis 2002, l’État verse à chaque campagne une subvention pour la totalité des agrumes exportés hors Union européenne. En 2011, ce sont ainsi près de la moitié des exportations d’agrumes du Royaume chérifien qui ont trouvé leurs débouchés sur le marché russe, ce dernier devançant ainsi l’Union européenne comme destination principale pour Rabat. Outre le soutien apporté par l’État, ces parts de marchés conquises en Russie reposent aussi sur l’amélioration des performances logistiques, avec des capacités d’exportations sur des territoires plus lointains à travers l’usage plus fréquent de porte-containers et l’exploitation efficiente des plates-formes de redistribution, comme peuvent l’être dans ce cas précis les ports de Dunkerque en France ou de Rotterdam aux Pays-Bas, pour faciliter les échanges entre Agadir et Saint-Pétersbourg.

—  Le grand groupe privé algérien Cévital, qui est aussi l’une des plus importantes entreprises agro-alimentaires du continent africain, bâtit sa stratégie de croissance en internationalisant ses activités, et en misant sur des investissements de modernisation du port de San Pedro en Côte-d’Ivoire, pour notamment être en mesure de toucher le marché émergent de l’Afrique du Sud.

Ces deux exemples traduisent non pas des tendances lourdes mais des signaux faibles qui concourent, en s’agrégeant, à révéler d’autres facettes des dynamiques géo-économiques à l’œuvre en Méditerranée, et tout particulièrement dans les relations entre les pays d’Afrique du Nord et le reste du monde. S’il y a bien dans le domaine agro-alimentaire un pays du groupe des BRICS qui s’exprime avec détermination et vision à long terme, c’est le Brésil. Ce dernier a compris que la très grande majorité des États arabes se trouvait en situation de dépendance alimentaire structurelle [5]. Sous l’impulsion notamment de l’ancien président Lula, Brasilia a donc accentué sa présence agro-commerciale dans ces pays depuis le début de la décennie 2000, en conjuguant là encore les aspects de négoce avec des coopérations techniques, scientifiques et agronomiques, sans oublier l’étage de la diplomatie avec l’organisation de sommets de chefs d’États du monde arabe et de l’Amérique latine (en 2005, puis en 2008).

Si elles ne se limitent pas au seul terrain agro-alimentaire [6], les relations entre le Brésil et le monde arabe trouvent néanmoins leur première expression dans ce domaine stratégique : un pays fort de son potentiel agricole et qui veut utiliser sa puissance alimentaire pour peser dans les affaires mondiales d’un côté ; des États fragiles sur le plan de leur couverture alimentaire et qui dépendent de plus en plus des approvisionnements extérieurs pour se nourrir. En 1998, Brasilia avait exporté pour 1,3 milliard de dollars US de produits agro-alimentaires à destination des 22 États de la Ligue Arabe. Dix ans plus tard, en 2008, le montant avait atteint six milliards de dollars US. En 2011, il a battu un nouveau record avec 10,6 milliards de dollars US. Cela représente environ 14 % des exportations agro-alimentaires du Brésil. La part du monde arabe est ainsi similaire à celle de la Chine, autre grand client du food power brésilien. Les pays arabes méditerranéens (PAM) stricto sensu (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Liban, Jordanie, Syrie) importaient en 1998 pour 732 millions de dollars US de produits agro-alimentaires brésiliens. La facture est passée à 1,5 milliard de dollars US en 2005, puis à 2,6 milliards de dollars US en 2008 et à 5,2 milliards de dollars US en 2011. Sur le premier trimestre 2012, la facture s’élève déjà à près de 1,7 milliard de dollars US. L’Égypte, l’Algérie et le Maroc sont les principaux importateurs parmi les PAM. Viandes, volailles et sucre constituent les produits majoritairement exportés par le Brésil. Le soja, les céréales et la farine explosent depuis 2009 dans le panier des importations agro-alimentaires des PAM en provenance du Brésil.


[1] Abis Sébastien (sous la dir. de), La Méditerranée sans l’Europe, Confluences Méditerranée, n° 74, septembre 2010, Paris, L’Harmattan.

[2] Abis Sébastien, « The Influence of the BRIC Countries in the Mediterranean », in IPEMED (Institut de prospective économique du monde méditerranéen), MedYearBook 2011, IEMED : Barcelona, 2011. URL : http://www.iemed.org/observatori-en/arees-danalisi/arxius-adjunts/anuari/med.2011/Abis_en.pdf

[3] Simpfendorfer Ben, The New Silk Road: How a Rising Arab World Is Turning Away from the West and Rediscovering China, Basingstoke : Palgrave Macmillan, 2009.

[4] Abis Sébastien, « Géopolitique du blé en Méditerranée », Futuribles, n° 387, juillet-août 2012.

[5] Abis Sébastien, Nardone Jessica, « Le Brésil, future ferme du monde arabe », Futuribles, n° 356, octobre 2009.

[6] Brun Élodie, « Brésil - Maghreb : Globalité nécessaire et enjeux économiques stratégiques », Paris : IFRI, 2011. URL : http://www.ifri.org/?page=detail-contribution&id=6836

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