ÉDITORIAL DU N° 366
LA FORCE DES IDÉES

 


TRien, peut-être, n’est plus fascinant que l’histoire des idées ! Rien n’est plus curieux que la manière selon laquelle elles naissent, se développent, bien souvent se croisent et s’hybrident, prospèrent et parfois s’incarnent dans des concepts, des objets, des formes d’organisation pour déboucher sur des choses aussi différentes que le post-it et les assurances sociales. Mais parfois aussi, en dépit d’un premier succès, les idées disparaissent avant, éventuellement, de ressurgir après avoir sombré quelque temps dans l’oubli comme, par exemple, celle d’instaurer une allocation universelle ou celle, plus triviale, que le produit national brut (PNB) ne mesure pas le bonheur.

Tout le monde a des idées, parfois jugées banales ou saugrenues : les unes estimées convenables, les autres considérées incongrues, sinon incorrectes, parce qu’elles vont à l’encontre de la pensée dominante ou de l’intérêt bien compris des puissants. Ainsi, dès leur plus jeune âge, a fortiori à l’école, apprend-on aux jeunes ce qu’il est bon de savoir même si, parmi tous ces savoirs que nous prétendons leur transmettre, certains sont déjà dé­passés et inadaptés pour appréhender un monde dont la marche n’est pas linéaire, mais souvent chaotique.

Ainsi entendons-nous transmettre à nos descendants les principes de la sagesse et de la raison, en oubliant peut-être trop souvent que « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » et que celle reçue comme telle dans le passé aura peut-être vocation à être démentie demain. Loin de moi l’idée qu’il faille faire table rase de ces connaissances, a fortiori de l’art et de la méthode que nous avons acquis, aussi imparfaits soient-ils. Mais je veux ici souligner combien nous avons besoin aujourd’hui de stimuler l’imagination, de faire de toutes parts jaillir des idées nouvelles et, autant que possible, d’inciter nos contemporains à tenter de les expérimenter.

Deux articles de ce numéro traitent, à leur manière, de ce sujet : l’un de cette nécessaire émergence des idées, l’autre de l’anticipation des ruptures comme enjeu majeur de la prospective scientifique et technique. Un troisième, d’un genre encore différent, témoigne de la pensée visionnaire d’Albert Robida imaginant, à la fin du XIXe siècle, quelques-unes des transformations majeures qui allaient, 100 ans plus tard, bouleverser nos modes de vie.

En lisant ces articles, une première impression se dégage : tout a été prévu… ainsi que son contraire (sans qu’aucune méthode pour autant ne s’avère pleinement satisfaisante) : que ce soit l’émancipation de la femme, le téléphonoscope ou le transport à grande vitesse imaginés par Albert Robida — dont le métro pneumatique, partiellement construit à New York, qui toutefois fera long feu en raison de l’opposition des lobbies de transport à cheval et à vapeur.

Ainsi en est-il également des progrès en matière de biologie moléculaire anticipés par Erwin Schrödinger dans son livre Qu’est-ce que la vie ? publié en 1944 ou, contrairement à ce que l’on dit souvent, du développement de l’informatique, assez clairement évoqué dans l’article du père Dominique Dubarle publié dans Le Monde en 1948, et que cite Pierre Papon en introduction à son texte « L’anticipation des ruptures ».

Cette contribution est, à mon sens, majeure, car si les exercices de prospective scientifique, et surtout technologique, sont très nombreux, force est de constater qu’ils s’appuient généralement sur des démarches de type linéaire, sans tenir compte suffisamment « des découvertes qui ont la particularité de bouleverser radicalement le champ des connaissances ». Des découvertes dont Pierre Papon montre que nous ne pouvons les anticiper qu’en nous interrogeant sur l’émergence de nouveaux paradigmes largement issus du croisement entre différentes disciplines d’où sortiront sans doute, d’ici 2050, les principales percées qu’il explore.

Pourquoi publier ces deux articles alors que je suis convaincu que, contrairement à une idée très répandue, les progrès scientifiques et techniques ne sauraient déterminer à eux seuls ceux de la société, d’une part parce qu’elle est plus ou moins prompte à s’en saisir, d’autre part parce que l’on ne peut prédire quels usages — plus ou moins heureux — elle pourrait en faire, enfin car l’on ne saurait oublier que l’innovation peut émerger d’ailleurs ? Parce que, comme l’écrivent si bien Guy Aznar et Stéphane Ely, « aujourd’hui plus que jamais, tout semble devoir être réinventé » : les relations de l’homme avec la planète, des hommes entre eux, leur manière de vivre et de s’organiser collectivement… Ces deux auteurs se réclament encore d’une autre approche qu’ils qualifient de « pensée créative », qui n’est pas contradictoire, mais complémentaire à la « pensée logique ».

Guy Aznar et Stéphane Ely s’attachent ainsi à montrer quelles sont les ressources immenses (conscientes et inconscientes) que détiennent les individus et livrent quelques éléments de méthode pour leur permettre de les exprimer, puis, avec toute l’énergie nécessaire — y compris pour vaincre le poids des habitudes —, de transformer les idées en actions ; ceci valant aussi bien pour nos propres manières de vivre que pour refonder une société dont le paradigme de base est clairement dépassé.

« Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ; Adieu vive clarté de nos étés trop courts !(1)» Ceux qui auront un temps oublié combien est vive la crise qui frappe les pays européens, et la France désormais particulièrement, devront se rendre à la raison. Le mode d’organisation collectif qui est le nôtre, qui a connu ses heures de gloire lors des Trente Glorieuses, confronté au contexte actuel, radicalement nouveau au plan tant intérieur qu’international, n’est plus viable.

Sans renier les valeurs fondamentales sur lequel il est fondé, l’heure n’est plus ni aux mensonges ni aux vagues raccommodages, mais bien à une refondation profonde de notre pacte économique et social. Or, nul ne saurait attendre de solution providentielle qui « tomberait d’en haut » ; nous devons donc tous nous mettre à l’ouvrage pour refaire société.


Hugues de Jouvenel

 

1. Citation tirée de « Chant d’automne » de Charles BAUDELAIRE (Les Fleurs du mal, 1857).

 


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Hugues de Jouvenel, Directeur